La paresse de l’anecdotique

J’adore les bons mots et les saillies. J’aime la parole juste, au timing impeccable, qui rayonne et qui jubile de son éclat. C’est l’esprit qui sautille, bondit et se projette en avant par pure joie intellectuelle. Oui mais… Je commence à la considérer différemment depuis que l’anecdotique se généralise. Car si l’anecdote permet d’illustrer un propos, de mieux faire comprendre un concept, elle ne peut constamment se suffire à elle-même. Or, on lui accorde aujourd’hui une place surdimensionnée, bien supérieure à sa pointure.

La force de l’anecdote, c’est sa brièveté, sa rapidité qui marque les esprits sur le champ. Mais elle n’est pas faite pour durer. Elle n’est pas non plus destinée à synthétiser une idée. Or, elle est particulièrement en phase avec les médias actuels. Elle éclot soudainement, elle est colorée et voyante, elle plaît, elle se diffuse à toute vitesse, elle disparaît au même rythme. Mais elle peut laisser de petites traces.

Elle est inoffensive lorsqu’elle relate un fait divers. Telle personne a dévoré 100 hamburgers en 5 minutes. C’est rigolo. Telle autre fait signer des pétitions pour que tout le monde s’habille en jaune. C’est absurde. Et puis, on trouve également une foule incroyablement dense de ses cousines : les vidéos amusantes. Des volumes phénoménaux de données sont utilisés dans ces mini-films incontournables. Les animaux ont une place de choix dans ces chefs d’œuvre. On filme son chien ou son chat, on se filme à faire des cascades, on publie des chutes, des accidents bénins. La source est inépuisable. Le génie humain en la matière a des ressources insoupçonnées. Tout cela n’est pas bien méchant, c’est destiné à distraire. Ça fait rire. On parodie, on exagère, on grime. On rigole, quoi ! Les réseaux sociaux explosent de ces phrases, de ces images, de ces vidéos drôles.

Il me semble que cet amas de drôleries est moins inoffensif quand il résume une politique, quand il traite de sujets plus graves que celui d’un chaton qui attaque un saint-bernard. Quand un politique fait un discours, qu’on en extrait une phrase, qu’on la surdiffuse, qu’on la répète à l’envi à en coller la nausée. Que reste-t-il du discours si ce n’est cette petite phrase ? Or, on ne peut pas formuler une réflexion complexe en quelques mots. Sinon, soit on n’a rien de réfléchi à transmettre, soit on l’a tellement résumé qu’on n’a finalement rien transmis. Lorsqu’on ne retient qu’une bourde d’un tel discours et que cette dernière subit le même phénomène, c’est alors elle qui vient résumer les paroles, masquant aussi bien leur inanité que leur profondeur. Cette généralisation me paraît dangereuse.

Les dessins émaillent les propos comme on utilise la caricature, ça et là, dans les journaux. Les petits mots, les blagues tournent en dérision la parole et cela permet de la remettre en question, de la questionner. Il est crucial que ces tendances s’expriment. Toutefois, lorsque ces bons mots enflent tellement qu’ils en viennent à véhiculer à eux seuls le sens de la parole d’origine, alors ils appauvrissent la pensée. On ne crée pas de concept structuré à coup de rigolades uniquement.

Ainsi, on peut passer beaucoup de temps à rechercher, à visionner, à partager ces rigolades, à lire les buzz. Pourquoi pas ? On vit des journées chargées, le travail est prenant, les soucis pèsent. On a besoin de se détendre. Mais si on commence à n’être plus capable de lire un article de plus d’une page, si on a du mal à focaliser son esprit sur un sujet épineux qui demande de la réflexion et qu’on préfère le laisser tomber pour faire un petit tour sur internet pour y découvrir le dernier buzz qui circule… Ne fait-on pas alors preuve de paresse intellectuelle ? Si ces distractions sont de plus en plus fréquentes, si l’on n’est plus capable d’écouter une interview pendant plus de deux minutes, n’est-on pas gentiment en train de s’anesthésier ?

Pourtant, l’époque n’est pas à l’éloge de la paresse ! On se doit de faire preuve d’une activité fébrile. On remplit bien ses journées. On invoque le manque de temps. Sans une telle attitude, on n’est pas pris au sérieux, on n’est pas dans la course.

On s’agite.

Pourquoi donc ne pas prendre la même peine à remuer ses neurones ? Le temps de la réflexion requiert la pause. Or, la torpeur intellectuelle peut s’installer même si le corps frétille. S’accorder un répit afin de ne pas laisser la raison s’amollir, c’est important.

2 commentaires

  1. Bonsoir,
    « gentiment en train de s’anesthésier », tu es gentille quand tu écris « gentiment » 🙂
    Suis venue farfouiller un peu sur ton blog, je repasserai.
    Je n’ai pas fait gaffe au temps de lecture mais ton texte a reçu toute mon attention et concentration ! J’ai apprécié et suis bien d’accord avec toi. Bonne soirée,
    Ninn’a

    1. Bienvenue Ninn’a !

      Farfouille, farfouille à l’envi ! Les nouvelles sont dans les fictions. Ca t’intéressera peut-être plus que les billets d’humeur.
      Bonne journée !

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