Spitzberg – Le point de vue de l’ours

Réunion de l'été et de l'hiver
Réunion de l’été et de l’hiver

Les êtres humains sont décidément bien singuliers. Quand il m’arrive d’être tellement rassasié que peux enfin penser à autre chose qu’à la recherche de ma subsistance, j’aime les observer. Je bénéficie très rarement de moments de rêvasserie, j’ai une vie bien remplie, un gros appétit. Eux, il me semble qu’ils n’ont pas ce souci, qu’ils passent au contraire leur temps à se distraire. Espèce étrange. Je ne les vois jamais chasser. Je pensais au début qu’ils mangeaient du lichen comme ces imbéciles de rennes mais je ne les ai jamais vus brouter non plus. Je sais depuis de quoi ils se nourrissent. Ça me fait marrer d’y penser. Quand j’ai un petit coup de mou, une faiblesse passagère, je les imagine en train de manger et ça suffit à me mettre de bonne humeur.

Je ne parviens pas à savoir s’ils sont vraiment nombreux. Je les observe par troupeaux d’une dizaine d’individus, mâles et femelles confondus. Leur habitat se situe par-delà les mers et je les vois régulièrement, surtout l’été, arpenter nos terres pour quelques jours, sans but précis en apparence. Il doit s’agir d’une sorte de rite initiatique car je ne vois jamais d’enfants dans leurs troupes. Est-ce qu’ils doivent se rendre chez nous pour acquérir leur droit à faire partie de la horde pour ensuite retourner, aguerris, affronter leurs semblables ? Je ne sais pas très bien mais c’est ce que j’ai fini par conclure après de longs hivers de réflexion, à imaginer leur vie sur leur terre éloignée. Je n’ai pas vraiment l’occasion de confronter mes supputations avec d’autres ours. L’atmosphère, quand on se rencontre, n’est pas tout à fait à l’échange de points de vue sur la race humaine. Le club des ours penseurs de l’arctique, c’est pas pour demain…

Tant pis, je suis assez philosophe pour me contenter de mon propre raisonnement. Je n’ai besoin de personne. En plus, cet été, j’ai eu plusieurs occasions de les observer de près. Je me suis tapé un bon gros morse fin juin. Le pauvre vieux ne m’avait pas repéré du tout, mais alors, pas du tout. Il a fait une de ces têtes quand il s’est pris ma patte à toute volée dans la gueule. Aucune réaction. Pétrifié, le gars. Ça aussi, ça me fait rigoler. Je suis comme ça, moi, un carnassier déconneur. Dommage que je n’aie personne avec qui partager ces bonnes tranches de rigolade.

 

Bref, suite à ce bon festin, j’étais calé pour quelques jours et je me suis dit que j’allais partir me balader du côté de Svea, voir mes copains les hommes. Une sorte de promenade digestive. Oh, ils m’ont bien intéressé comme proies quand j’étais jeune, il a bien fallu que j’y goûte. Mais pouah ! Jamais plus, merci bien. Je ne sais pas s’ils sont tous comme ça mais celui que j’ai attrapé avait un de ces goûts de mazout, c’était infect ! Je n’ai même pas pu le finir tellement il m’a donné la nausée. J’ai abandonné son cadavre à peine entamé, un vrai gâchis. Sauf situation de disette, je n’y toucherai plus.

Camp de Svea
Camp de Svea

Cet été, j’ai vu aborder une troupe de comiques qui m’a particulièrement diverti. L’arrivée était classique : ils ont débarqué harnachés de tout un barda gigantesque. C’est fascinant ce que cette espèce peut trimbaler. Il est vrai que ces pauvres choses n’ont ni poils, ni fourrure. On se demande bien comment une race aussi faiblarde a fait pour survivre. Du coup, ils enfilent un tas de couches de tapis de poils courts et colorés. Ils s’en couvrent même les rares poils qu’ils ont sur la tête. Je les vois faire quand ils montent la garde sur leur territoire et qu’ils se croient seuls. Ils se livrent alors à une autre sorte de rite : ils enlèvent leurs diverses couches (et ça prend du temps, c’est qu’il y en a de la matière à retirer) et ils se badigeonnent d’un peu d’eau en dansant d’une patte arrière sur l’autre et en grimaçant. Ça n’a pas l’air de leur plaire. Le froid doit être particulièrement mordant pour de frêles créatures comme eux. Mais la nature est bien faite ! Ils n’ont pas de poils mais ils s’en sont fabriqués pour se défendre des intempéries. C’est ingénieux ces animaux-là ! En revanche, pourquoi est-ce qu’ils s’aspergent d’eau en dansant… Mystère. Je pensais qu’ils se nettoyaient mais ils utilisent une quantité d’eau tellement ridicule et ils dégagent une odeur si tenace et si étrange que j’ai abandonné cette idée. Une sorte de rite ancestral obscur… ça doit plutôt être ça. La preuve ! Ils ne le font jamais en groupe alors qu’ils font absolument tout en groupe. Non, ce n’est pas vrai, presque tout… Ils se cachent pour faire leurs besoins. Autre mystère que je ne suis pas parvenu à percer. Quand ils arrivent, ils décident de l’endroit où déposer leurs besoins et c’est là qu’ils se rendent et pas ailleurs, et seuls ! Signe d’intelligence supérieure ou de crétinerie absolue ?

À part dans ces cas-là, ils ne se quittent jamais. Dès que leur chef a décidé de se rendre quelque part, hop, ils le suivent tous dare-dare, à la queue leu leu. Pas un ne resterait à l’arrière, seul, sur leur base. Dommage, je pourrais m’amuser un peu avec, lui faire le coup du « Coucou ! Qui c’est ? » en me pointant sans bruit par derrière. Je suis sûr que je parviendrais à le faire mourir de trouille sans même le toucher. Bon mais ce ne sera pas pour cette fois parce qu’ils ne lâchent pas leur chef d’une semelle.

Comment l’ont-ils choisi celui-là ? Seul le grand esprit ours supérieur le sait ! Même chez les rennes, le leader est le plus costaud et a dû faire preuve de sa vaillance pour mener sa troupe. Chez ce troupeau d’hommes, le chef n’est pas gaulé comme un grand combattant. Il y a au moins deux autres mâles beaucoup plus gaillards : celui qui est accompagné de sa femelle et de sa progéniture (mais il est vrai qu’on sent chez lui une bienveillance qui sied mal à un lutteur d’envergure) et celui qui, sous ses allures sereines et réfléchies, a un regard de démembreur (je l’imagine bien découper adroitement ses victimes, celui-là, on sent une sorte d’atavisme). Mais notre chef est toujours affublé d’un bâton qu’il porte dans le dos et qui semble lui conférer le respect de ses pairs. Je serais curieux de voir ce qu’il ferait de cette brindille si je lui faisais une petite visite surprise… Hi !Hi !Hi ! Ça lui sert au moins à se rallier sa troupe et ça suffit peut-être à leur survie. Il a probablement des pouvoirs que je ne comprends pas.

 

Ils mangent aussi en groupe. Ils ne chassent pas parce qu’ils arrivent avec leur nourriture ; ça fait partie de leur attirail. Ils apportent leur fourrure, leur tanière, leur nourriture ! Un vrai spectacle ! Au début, je ne comprenais pas ce qu’ils stockaient à côté de leur tanière de rassemblement. Ils s’y rendaient régulièrement pour aller chercher des sortes de…, de… je ne sais pas comment expliquer. Ça ressemble à ce qui s’échoue sur la plage, des objets durs ou mous sans goût et sans odeur, sauf que, contrairement à ce qu’on trouve sur la plage, leurs objets à eux contiennent une substance qui est bien de la nourriture. Je le sens de façon instinctive, j’y ai goûté et je comprends bien que c’est de la nourriture mais qu’est-ce que ça peut bien être ? Certaines substances me sont absolument inconnues, je ne peux les comparer à rien, je n’ai aucun moyen d’imaginer ce que ça peut bien être. D’autres pourraient vaguement s’assimiler à de la viande (mais alors, très vaguement… Et je dis ça parce que, pour un ours, je suis doté une imagination hors du commun), si ce n’était ce goût de mazout qui imprègne tout et qui donne l’impression d’être en train de nager derrière un bateau pour en récupérer les quelques déchets comestibles. Ils ingurgitent peut-être ces immondices pour éloigner les prédateurs en se rendant eux-mêmes immangeables. Pas cons, ces hommes ! La fois où j’y ai goûté, ça m’a rappelé l’homme que j’avais trucidé et ça m’a directement collé une formidable nausée.

Il y a quelques années déjà, j’avais attendu que la troupe que j’observais s’éloigne de son territoire et je suis allé jeter un œil à leur stock. La petite sterne hystérique qui passait son temps à leur piquer le crâne quand ils s’approchaient de leur nourriture en a pris une bonne dans le bec. (Parce que, comme un fait exprès, elle avait niché juste à côté… va savoir pourquoi, comme s’il n’y avait pas assez de place pour tout le monde sur cette plage.) Je ne l’ai même pas mangée, je l’ai envoyée valdinguer et je l’ai laissée aux renards. Elle m’énervait. Je me demande souvent ce qui peut motiver les hommes, comment ils fonctionnent, comment ils vivent ; ils sont intéressants parce qu’ils sont mystérieux. En revanche pour la sterne c’est tout vu : rien à imaginer, rien à ruminer. Le petit être est bêtement agressif, il me gonfle, je le tue.

Une fois la gardienne des lieux supprimée, je renifle leur fourbi. La pellicule transparente qui protège le stock est assez hermétique pour ne laisser passer pratiquement aucune odeur. Je distingue à peine un vague parfum de mazout (évidemment, me dis-je, ça sent l’homme). Je déchiquète