Spitzberg – Le point de vue de l’ours

Réunion de l'été et de l'hiver
Réunion de l’été et de l’hiver

Les êtres humains sont décidément bien singuliers. Quand il m’arrive d’être tellement rassasié que peux enfin penser à autre chose qu’à la recherche de ma subsistance, j’aime les observer. Je bénéficie très rarement de moments de rêvasserie, j’ai une vie bien remplie, un gros appétit. Eux, il me semble qu’ils n’ont pas ce souci, qu’ils passent au contraire leur temps à se distraire. Espèce étrange. Je ne les vois jamais chasser. Je pensais au début qu’ils mangeaient du lichen comme ces imbéciles de rennes mais je ne les ai jamais vus brouter non plus. Je sais depuis de quoi ils se nourrissent. Ça me fait marrer d’y penser. Quand j’ai un petit coup de mou, une faiblesse passagère, je les imagine en train de manger et ça suffit à me mettre de bonne humeur.

Je ne parviens pas à savoir s’ils sont vraiment nombreux. Je les observe par troupeaux d’une dizaine d’individus, mâles et femelles confondus. Leur habitat se situe par-delà les mers et je les vois régulièrement, surtout l’été, arpenter nos terres pour quelques jours, sans but précis en apparence. Il doit s’agir d’une sorte de rite initiatique car je ne vois jamais d’enfants dans leurs troupes. Est-ce qu’ils doivent se rendre chez nous pour acquérir leur droit à faire partie de la horde pour ensuite retourner, aguerris, affronter leurs semblables ? Je ne sais pas très bien mais c’est ce que j’ai fini par conclure après de longs hivers de réflexion, à imaginer leur vie sur leur terre éloignée. Je n’ai pas vraiment l’occasion de confronter mes supputations avec d’autres ours. L’atmosphère, quand on se rencontre, n’est pas tout à fait à l’échange de points de vue sur la race humaine. Le club des ours penseurs de l’arctique, c’est pas pour demain…

Tant pis, je suis assez philosophe pour me contenter de mon propre raisonnement. Je n’ai besoin de personne. En plus, cet été, j’ai eu plusieurs occasions de les observer de près. Je me suis tapé un bon gros morse fin juin. Le pauvre vieux ne m’avait pas repéré du tout, mais alors, pas du tout. Il a fait une de ces têtes quand il s’est pris ma patte à toute volée dans la gueule. Aucune réaction. Pétrifié, le gars. Ça aussi, ça me fait rigoler. Je suis comme ça, moi, un carnassier déconneur. Dommage que je n’aie personne avec qui partager ces bonnes tranches de rigolade.

 

Bref, suite à ce bon festin, j’étais calé pour quelques jours et je me suis dit que j’allais partir me balader du côté de Svea, voir mes copains les hommes. Une sorte de promenade digestive. Oh, ils m’ont bien intéressé comme proies quand j’étais jeune, il a bien fallu que j’y goûte. Mais pouah ! Jamais plus, merci bien. Je ne sais pas s’ils sont tous comme ça mais celui que j’ai attrapé avait un de ces goûts de mazout, c’était infect ! Je n’ai même pas pu le finir tellement il m’a donné la nausée. J’ai abandonné son cadavre à peine entamé, un vrai gâchis. Sauf situation de disette, je n’y toucherai plus.

Camp de Svea
Camp de Svea

Cet été, j’ai vu aborder une troupe de comiques qui m’a particulièrement diverti. L’arrivée était classique : ils ont débarqué harnachés de tout un barda gigantesque. C’est fascinant ce que cette espèce peut trimbaler. Il est vrai que ces pauvres choses n’ont ni poils, ni fourrure. On se demande bien comment une race aussi faiblarde a fait pour survivre. Du coup, ils enfilent un tas de couches de tapis de poils courts et colorés. Ils s’en couvrent même les rares poils qu’ils ont sur la tête. Je les vois faire quand ils montent la garde sur leur territoire et qu’ils se croient seuls. Ils se livrent alors à une autre sorte de rite : ils enlèvent leurs diverses couches (et ça prend du temps, c’est qu’il y en a de la matière à retirer) et ils se badigeonnent d’un peu d’eau en dansant d’une patte arrière sur l’autre et en grimaçant. Ça n’a pas l’air de leur plaire. Le froid doit être particulièrement mordant pour de frêles créatures comme eux. Mais la nature est bien faite ! Ils n’ont pas de poils mais ils s’en sont fabriqués pour se défendre des intempéries. C’est ingénieux ces animaux-là ! En revanche, pourquoi est-ce qu’ils s’aspergent d’eau en dansant… Mystère. Je pensais qu’ils se nettoyaient mais ils utilisent une quantité d’eau tellement ridicule et ils dégagent une odeur si tenace et si étrange que j’ai abandonné cette idée. Une sorte de rite ancestral obscur… ça doit plutôt être ça. La preuve ! Ils ne le font jamais en groupe alors qu’ils font absolument tout en groupe. Non, ce n’est pas vrai, presque tout… Ils se cachent pour faire leurs besoins. Autre mystère que je ne suis pas parvenu à percer. Quand ils arrivent, ils décident de l’endroit où déposer leurs besoins et c’est là qu’ils se rendent et pas ailleurs, et seuls ! Signe d’intelligence supérieure ou de crétinerie absolue ?

À part dans ces cas-là, ils ne se quittent jamais. Dès que leur chef a décidé de se rendre quelque part, hop, ils le suivent tous dare-dare, à la queue leu leu. Pas un ne resterait à l’arrière, seul, sur leur base. Dommage, je pourrais m’amuser un peu avec, lui faire le coup du « Coucou ! Qui c’est ? » en me pointant sans bruit par derrière. Je suis sûr que je parviendrais à le faire mourir de trouille sans même le toucher. Bon mais ce ne sera pas pour cette fois parce qu’ils ne lâchent pas leur chef d’une semelle.

Comment l’ont-ils choisi celui-là ? Seul le grand esprit ours supérieur le sait ! Même chez les rennes, le leader est le plus costaud et a dû faire preuve de sa vaillance pour mener sa troupe. Chez ce troupeau d’hommes, le chef n’est pas gaulé comme un grand combattant. Il y a au moins deux autres mâles beaucoup plus gaillards : celui qui est accompagné de sa femelle et de sa progéniture (mais il est vrai qu’on sent chez lui une bienveillance qui sied mal à un lutteur d’envergure) et celui qui, sous ses allures sereines et réfléchies, a un regard de démembreur (je l’imagine bien découper adroitement ses victimes, celui-là, on sent une sorte d’atavisme). Mais notre chef est toujours affublé d’un bâton qu’il porte dans le dos et qui semble lui conférer le respect de ses pairs. Je serais curieux de voir ce qu’il ferait de cette brindille si je lui faisais une petite visite surprise… Hi !Hi !Hi ! Ça lui sert au moins à se rallier sa troupe et ça suffit peut-être à leur survie. Il a probablement des pouvoirs que je ne comprends pas.

 

Ils mangent aussi en groupe. Ils ne chassent pas parce qu’ils arrivent avec leur nourriture ; ça fait partie de leur attirail. Ils apportent leur fourrure, leur tanière, leur nourriture ! Un vrai spectacle ! Au début, je ne comprenais pas ce qu’ils stockaient à côté de leur tanière de rassemblement. Ils s’y rendaient régulièrement pour aller chercher des sortes de…, de… je ne sais pas comment expliquer. Ça ressemble à ce qui s’échoue sur la plage, des objets durs ou mous sans goût et sans odeur, sauf que, contrairement à ce qu’on trouve sur la plage, leurs objets à eux contiennent une substance qui est bien de la nourriture. Je le sens de façon instinctive, j’y ai goûté et je comprends bien que c’est de la nourriture mais qu’est-ce que ça peut bien être ? Certaines substances me sont absolument inconnues, je ne peux les comparer à rien, je n’ai aucun moyen d’imaginer ce que ça peut bien être. D’autres pourraient vaguement s’assimiler à de la viande (mais alors, très vaguement… Et je dis ça parce que, pour un ours, je suis doté une imagination hors du commun), si ce n’était ce goût de mazout qui imprègne tout et qui donne l’impression d’être en train de nager derrière un bateau pour en récupérer les quelques déchets comestibles. Ils ingurgitent peut-être ces immondices pour éloigner les prédateurs en se rendant eux-mêmes immangeables. Pas cons, ces hommes ! La fois où j’y ai goûté, ça m’a rappelé l’homme que j’avais trucidé et ça m’a directement collé une formidable nausée.

Il y a quelques années déjà, j’avais attendu que la troupe que j’observais s’éloigne de son territoire et je suis allé jeter un œil à leur stock. La petite sterne hystérique qui passait son temps à leur piquer le crâne quand ils s’approchaient de leur nourriture en a pris une bonne dans le bec. (Parce que, comme un fait exprès, elle avait niché juste à côté… va savoir pourquoi, comme s’il n’y avait pas assez de place pour tout le monde sur cette plage.) Je ne l’ai même pas mangée, je l’ai envoyée valdinguer et je l’ai laissée aux renards. Elle m’énervait. Je me demande souvent ce qui peut motiver les hommes, comment ils fonctionnent, comment ils vivent ; ils sont intéressants parce qu’ils sont mystérieux. En revanche pour la sterne c’est tout vu : rien à imaginer, rien à ruminer. Le petit être est bêtement agressif, il me gonfle, je le tue.

Une fois la gardienne des lieux supprimée, je renifle leur fourbi. La pellicule transparente qui protège le stock est assez hermétique pour ne laisser passer pratiquement aucune odeur. Je distingue à peine un vague parfum de mazout (évidemment, me dis-je, ça sent l’homme). Je déchiquète allègrement et je suis déçu par le résultat. Le contenu mou est écrabouillé : une bouillie mazoutée. J’attaque alors le contenu dur et je renifle la boue grumeleuse qu’il contient : bizarre. Pas mazouté au moins mais bizarre. Indescriptible. Ni bon, ni mauvais. Je sens bien que ça doit les nourrir mais je me demande bien pourquoi ils ne goûtent pas aux rennes ou aux phoques. Ca, c’est du bon, du gras, du qui fait du bien ! Ça nourrit son animal !

Cette fois-là, je me suis éloigné de leur territoire, perplexe, et je suis resté comme ça, sans voix, quelques heures. Jamais l’observation d’une sterne ne me laisserait dans cet état-là.

Ensuite, en y repensant et en les voyant engloutir allègrement ces substances, j’ai d’abord eu pitié d’eux et j’ai failli leur faire cadeau d’un phoque bien gras aux entrailles fumantes que je venais de massacrer. Mais je me suis vite repris. Qu’est-ce que c’était que ces considérations de dégénéré ? Donner à manger à des proies potentielles ? Je n’allais pas très bien, il ne devait pas être si frais que ça ce phoque, je ne tournais pas rond.

Depuis, à force de les voir ingurgiter ça et d’examiner les déchets qu’ils produisent, les pauvres, ça me fait rire. Certains pourtant font preuve d’un bon sens tout animal et semblent se forcer à avaler la pitance avec difficulté. Ils font de petites grimaces, comme celles qu’ils font quand ils se jettent de l’eau sur le corps, et ils produisent de petits cris de nervosité. Ils sont drôles. D’autres enfournent ça tout de go sans le moindre mal avec un plaisir manifeste. Je me demande si le chef mange avec bon appétit pour leur donner le bon exemple et les encourager à se sustenter ou s’il aime vraiment ce qu’il mange. Non, non, je ne crois pas. Il doit faire ça pour qu’ils fassent comme lui. Un chef doit faire preuve de discernement…

 

Évidemment, une espèce qui prend sa nourriture dans des stocks inépuisables, sans effort, laisse perplexe. À quoi servent-ils ? Que font-ils de leurs journées ? Qui leur fournit les stocks ? Il y en a peut-être qui chassent sur leur terre et ceux que je vois par ici seraient les faibles de la troupe, ceux que l’on doit nourrir ? Ils doivent bien avoir une tâche sinon pourquoi les nourrirait-on ?

[…]

Ils s’apparentent pourtant à plusieurs égards aux autres animaux. Comme nous, ils mangent et ils dorment. Même s’ils font bien évidemment tout à leur façon. Par exemple, je remarque qu’ils marquent leur propre territoire dès qu’ils arrivent sur la plage. Chacun a sa place bien définie pour dormir (sans doute en fonction de son rang). Ils dorment seuls ou à deux mais comme ils ont l’air très fragiles, sans rien d’autre qui les protège des intempéries que les couches dans lesquelles ils s’emmitouflent, ils se glissent dans des poches vertes pour dormir. Ça n’a l’air ni chaud, ni très solide, ni même confortable mais à voir la tête qu’ils font quand on vient les en tirer ils doivent y être bien.

Je ne sais pas comment ils choisissent leur partenaire pour dormir. Dans ce groupe, par exemple, le jeune ne dort pas avec ses parents. Ils pourraient pourtant rentrer à trois dans leur poche verte en se serrant un peu. Le jeune dort donc avec un autre mâle, ses parents dans la bulle d’à côté, deux femelles ensuite, viennent après deux mâles, puis un mâle et une femelle, un mâle seul, puis un autre mâle seul, le chef. Étrange hiérarchie… Et là encore, j’ai beau me creuser les méninges, je ne sais pas pourquoi ils se sont organisés comme ça. Je comprends bien que le chef soit seul, près de la nourriture et veille sur la troupe mais les autres… Surtout qu’ils sont marrants, comme ils dorment enfermés dans leur bulle, ils sont incapables de sentir venir un danger. Ils ne dorment donc jamais tous ensemble, ils en laissent un ou deux veiller sur le troupeau à intervalles réguliers pour monter la garde. L’idée est tout à fait ingénieuse ; sa réalisation en revanche n’a pas l’air efficace. Par exemple, lorsque les préposés à la surveillance sont les deux femelles qui partagent la tanière, elles se retranchent en effet le plus clair du temps là où le groupe mange et je les vois pointer leur nez dehors de temps en temps pour observer la mer et les animaux ou faire leurs besoins. L’une des deux, placide, fait ses petites promenades tranquillement, l’autre se met dans des positions ridicules sans but précis. Que fait-elle la tête en bas, sans bouger, pendant de longues minutes ? Bref, je ne sais pas ce qu’elles surveillent ces deux-là.

Les mâles ont l’air de prendre la tâche au sérieux, on les sent investis d’une mission. Ils se pavanent plus volontiers le long de la plage, un bâton similaire à celui du chef (mais plus petit bien sûr) dans la main, le regard soucieux, la mâchoire autoritaire. Et puis, ils marquent très régulièrement le pourtour de leur territoire de leur urine. Au moins, on sait qu’on est chez eux ! De quoi concurrencer le mazout de la nourriture !

Ces histoires de mélange étrange de mâles et de femelles dans leur bulle me fait penser que je ne les vois jamais copuler. Alors je me suis dit que soit, ils ne se reproduisaient absolument pas comme nous, les animaux (et je n’imagine pas trop comment ça se passerait dans ce cas-là vu qu’on fait tous pareil) soit, ils se cachaient aussi pour se reproduire. Mais alors là, qu’est-ce qui peut bien les pousser à agir comme ça… Ils doivent faire ça différemment, c’est sûr, et c’est peut-être même pour ça que je ne vois jamais de tous jeunes parmi eux ; il est même possible qu’ils naissent déjà presque adultes. Ou qu’ils ne se reproduisent pas du tout ! En tout cas une chose est sûre : il y a chez eux des mâles et des femelles, ça veut bien dire quelque chose !

 

Quand ils ne dorment pas, qu’ils ne mangent pas et qu’ils ne font pas leurs besoins, ils ne font rien d’animal, rien de sensé. Par exemple, ils se livrent à une occupation étrange (il est vrai, menée par celle qui se tient sur la tête et par le jeune : pas les plus franchement réfléchis de la bande) : ils vident de leur nourriture des contenants durs, les posent sur une grosse pierre et les écrasent en y jetant une autre grosse pierre par-dessus. Ceci me montre déjà qu’ils n’ont pas la force de faire ça d’un simple coup de poing mais également qu’ils ont beaucoup de courage – ou font preuve de pure folie, pas facile à déterminer – car en jetant les pierres comme ils le font, de façon si mal assurée, ils manquent de peu leurs pattes arrière. Les contenants écrabouillés, ils les mettent à l’écart. Et voilà, tout ça pour ça ! Je n’ai encore rien compris à leur manège mais je dois avouer qu’ils me font un peu envie tout de même. Je me dis que si j’avais ma troupe à moi (dont je serais le chef, bien évidemment), on pourrait se balancer des pierres sur la tête ou sur les pattes. On se marrerait bien.

Je sais plus ce que je raconte, moi. Comme si j’avais que ça à faire, balancer des pierres ! Ils n’ont pas toujours une bonne influence sur moi, ces hommes. Leur espèce d’excentricité communicative et leur esprit de groupe alourdit parfois ma solitude. C’est pas bon, ça. Je suis pas un faiblard, moi, j’ai besoin de chasser pour survivre, pas de me divertir avec mes copains ours… N’importe quoi !

Mais je n’y résiste pas, je continue mon récit. La chasse attendra.

 

Lorsqu’ils quittent le territoire qu’ils se sont approprié sur la plage, ils font principalement deux choses : ils marchent ou glissent sur l’eau. Pour marcher, ils ont ce qu’il faut. Ils se tiennent fort adroitement sur les pattes arrière qu’ils ont robustes. Ils sont parfaitement adaptés au déplacement sur la terre ferme et ils arpentent très souvent les alentours de leur territoire sur la plage.

Les couleurs du Spitzberg
Les couleurs du Spitzberg

Chez la petite troupe que j’observe, il y en a trois qui semblent mal en point, les pauvres, ils sont pratiquement aveugles. Ils se déplacent pourtant sans difficulté apparente mais c’est que leur vue doit être mauvaise depuis leur naissance ; ils s’y sont habitués et se débrouillent fort bien. Ils se comportent donc comme les autres sauf que, soudain, on sent qu’ils ont vraiment envie de voir quelque chose. Ils sortent alors une sorte d’œil énorme et le plaquent devant leur visage pour observer le paysage à travers. Pourquoi sont-ils tant intéressés par les oiseaux, les rennes et les phoques s’ils ne veulent pas les manger ? La vue d’un animal les affole. En général, l’animal est repéré par l’un des malvoyants (c’est un comble !) qui l’indique ensuite aux autres et toute la troupe s’agite, sautille, frétille comme s’ils faisaient tout leur possible pour éloigner l’intrus. Mais ce n’est pas ça. Ils sont vraiment très intrigués par tout ce qui bouge et se montrent maladroitement amicaux envers tous. Heureusement que ceux-là ne sont pas des chasseurs, ils n’auraient pas fait long feu avec leur attitude d’hystérique et leur fourrure qui brille à des kilomètres à la ronde.

Mais les malvoyants ne s’intéressent pas qu’aux animaux. Ils se ruent sur une plaque de neige, une fleur, un morceau de lichen, un bout de bois de renne ou même un caillou. Et là, un autre rituel prend place. Ils se passent le caillou, le reniflent, le caressent et font appel à leur expert : celui qui veille sur le sommeil du jeune. Celui-ci semble être le chef des cailloux. Chaque fois qu’ils se mettent à les observer de près, c’est lui qui a le dernier mot. Que peut-il bien en dire ? Pourquoi les autres le regardent-ils avec respect ? Qu’est-ce qu’il peut bien savoir que je ne sais pas ? En tout cas, il ne les mange pas, c’est déjà ça ! Ce jour-là, une fois qu’ils sont rentrés chez eux, je suis moi-même allé renifler ce qui les a tant intrigués mais je n’ai jamais trouvé aucun indice. Pour moi, une pierre est une pierre, quelle qu’en soit la couleur, la taille ou la forme, elle ne se mange pas. Je renifle les cailloux quand je chasse, j’y cherche des traces de nourriture, ça n’a pas d’autre intérêt. Il faut être un homme pour y voir autre chose.

Quand ils arpentent ainsi la toundra en troupe, sans but apparent, le jeune trotte en général loin en tête, fort de l’énergie de son âge. Ses parents traînent un peu derrière mais le suivent tout de même vaillamment, sans le lâcher du regard. Je sens bien que si le jeune s’éloignait de trop et disparaissait de leur vue, sa mère trouverait aisément la force de le rattraper. Un instinct comme ça, ça ressemble bien à de l’animal ! C’est incroyable, chaque fois que je trouve cette espèce totalement dégénérée, l’un ou l’autre des individus vient me prouver par son comportement qu’ils sont tout de même de bons animaux et qu’ils ont leur place sur notre terre. Je pourrais décidément passer de longues nuits hivernales à ces considérations…

La femelle qui partage la bulle avec un des mâles malvoyants marche avec un bout de bois. On pourrait croire qu’elle est plus faible. Pas du tout ! Si elle avait des difficultés à les suivre, elle utiliserait son souffle à bon escient et se concentrerait sur la marche. Et pourtant, elle parle sans discontinuer. Jamais vu ça ! Elle démarre lentement, l’air souffreteux, boitille même un peu pour la forme et, une fois lancée, elle avance à allure ma foi soutenue compte tenu qu’elle ne respire jamais de façon optimale. Elle trotte sacrément bien pour une femelle qui joue les amoindries.

 

Pour ce qui est du déplacement sur l’eau, c’est difficile à croire mais je pense qu’ils ne savent pas nager. Je n’en ai jamais vu un se plonger dans la mer mais je ne sais pas si c’est le manque de protection contre le froid ou l’inaptitude à la nage. Il faut dire, à leur décharge, que rien dans leur constitution ne les favorise : pas de fourrure, pas de peau épaisse, pas de plumes, pas de palmes, pas de nageoires, mais également, il faut bien l’avouer, pas de raison de se jeter dans l’eau glaciale. Ces êtres fragiles sont certes mal adaptés mais une fois de plus, ils n’ont pas de motif pour tenter l’expérience puisque leur nourriture est là, toute prête à être consommée à toute heure. Je crois que ça me rend un peu jaloux. Ça me fascine et ça m’énerve cette inaptitude chronique et basique à la vie qui fait qu’ils auraient dû tous périr depuis longtemps mais qu’ils sont toujours là, parvenant à combler sans mal leurs nombreuses faiblesses avec leur attirail.

Iceberg en fin de vie
Iceberg en fin de vie
Mer de glaçons
Mer de glaçons

C’est pareil pour la nage. On ne peut pas dire que je sois particulièrement fait pour nager et pourtant je me défends plus que bien. Sans palme, ni nageoire, je suis un très bon nageur ; plus d’une famille de phoques peut en témoigner. Et ces hommes débiles qui se noieraient en quelques minutes si on les jetait à l’eau se débrouillent tout de même pour prendre la mer ! Ils ont trouvé des troncs creux et très légers. Ils y grimpent par deux et se faufilent gentiment entre les icebergs. Et vous croyez qu’ils mettraient à profit cette ingéniosité hors du commun pour pêcher ou chasser le phoque ? Mais non ! Comme, sur l’eau, ils n’ont pas de cailloux à scruter, ils tournent et retournent autour des icebergs. Et ils s’exclament, et ils crient et ils braillent, et les malvoyants sortent leurs gros yeux, et ils s’agitent dans tous les sens. Je vois bien qu’ils distraient les fulmars qui tournoient comme jamais autour de leurs troncs. Il est rare en effet d’observer ces oiseaux sur ces rives quand les hommes sont absents. Or, quand ceux-ci se promènent en mer, les fulmars nous en mettent plein la vue. Ça volète dans tous les sens, ça rase la mer (et parfois, ça se casse la gueule…), ça fait son show, quoi. Ce doit être les cris que produisent les hommes à ce spectacle qui intriguent et réjouissent les fulmars. Je les comprends. Je ne suis pas le seul à avoir besoin de distraction par ici et c’est pour ça que je n’ai pas été étonné l’autre jour de trouver des rennes, des renards et des phoques, planqués comme moi à les observer. Une sorte de trêve animale autour de la grande fantaisie de l’homme.

Trêve animale que je me suis empressé de rompre en flanquant un coup de patte meurtrier à un renne. Faut pas rigoler et oublier qui est le chef ici ! J’ai pas de bâton dans le dos mais je sais me faire respecter tout de même.

Renne sur la plage
Renne sur la plage

Allez, c’est pas tout ça. Je commence à avoir un petit creux. J’ai assez perdu de temps comme ça. Avec tout ce que ceux-là m’ont donné comme spectacle, j’ai de quoi occuper le long hiver qui va arriver bien assez tôt. Et si je me retape un petit coup de mou, je reviendrai faire un tour par ici, il en débarque tout le temps des troupes d’hommes à la belle saison. Si je me sens d’humeur farceuse, il se peut même que je me montre. J’approcherai tranquillement de leur camp pendant qu’une équipe monte la garde (de préférence des femelles, ça fait plus d’effet). Mais il faudrait pour ça que je vienne sur la plage et que je me baigne pratiquement pour qu’ils parviennent à me repérer, ces nuls ! Et l’idée me fatigue déjà. Il se peut même que mon humeur farceuse tourne à l’énervement s’ils réagissent mal et alors là, je suis capable de faire un massacre. Je vais y réfléchir.

 

Les limites maritimes du glacier
Les limites maritimes du glacier

Un commentaire

  1. Bravo,
    Superbe point de vu de l’ours. Très drôle. Un talent d’écriture.
    Je suis allée au Spitzberg faire ce voyage en 2015 et je comprends et reconnait fort bien les agissements de ces drôles de bonshommes !
    Merci
    Sylvie

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