X-Men de l’ordinaire

Ah, si je pouvais faire un vœu… Si on pouvait m’accorder un pouvoir surnaturel… J’aurais du mal à décider. Être invisible, me téléporter, voyager dans le temps, ne pas vieillir… Le choix est difficile.

Oh la oh ! On se calme. Il est bien évident que les gentils génies ne sont pas là pour distribuer des gros lots à la pelle. Le monde est vaste et la population de plus en plus nombreuse. Alors, quand pour les apaiser un peu, pour égayer leur quotidien, pour leur faire supporter leur sort de merde, ils font à quelques élus l’offrande de jouir d’un pouvoir magique, ça s’apparente généralement à un cadeau Bonux. Et c’est pour ça qu’on n’en entend pas parler plus que ça. Les heureux bénéficiaires préférant ne pas se vanter de leurs dons. Et pourtant, il y en a quelques uns, des élus…

Pouvoir 1

Émile est énervé. Ça fait dix fois que son chef lui pose la même question. Il lui a bien dit qu’il terminerait son boulot ce soir et il le fera. Il aura son rapport demain matin comme convenu. Pourquoi doit-il le déranger toutes les heures pour vérifier que le délai sera tenu ? Merde ! À ce rythme là, ça ne sera prêt qu’après-demain mais ce n’est pas de sa faute à lui.

À moins que… À moins qu’il n’utilise son pouvoir… Il hésite à recourir à de tels procédés mais face à l’adversité… Et puis, ça devrait l’occuper assez pour qu’il le laisse tranquille pour le restant de la journée.

M. Chapier est inquiet. Ce n’est pas qu’il ne fasse pas confiance à Émile. C’est un bon collaborateur, sérieux, appliqué, etc. Il fournit plus de la moitié du travail de l’équipe et il ne réclame même pas d’augmentation, c’est tout dire ! Mais cette fois, c’est vraiment important. C’est un rapport pour les huiles qu’il est censé rédiger lui-même pour la fin du mois. Si Émile le termine ce soir, il n’aura qu’une petite quinzaine de jours pour le digérer et y apporter quelques corrections de forme pour le faire sien. Ça urge ! Ça ne peut pas prendre plus de trois jours à Émile tout de même.

Et avec tout ces tracas, il n’a même pas eu le temps de se préparer pour la soirée. Il dîne dehors et il aime avoir les mains impeccables quand il va au restaurant. C’est une question de respect. On ne se refait pas. Il jette un coup d’œil à ses ongles et sursaute.

Mazette ! Ça fait si longtemps qu’il ne s’est pas coupé les ongles ? Ils sont bien longs ! Qu’est-ce que ça fait négligé, tout de même ! C’est comme ce pauvre Émile qui a toujours un bouton qui manque ou le col de la chemise froissé. Ce sont des détails de ce genre qui posent un homme. Il ne faut pas les dédaigner si on a un minimum d’ambition dans la vie.

Enfin ! Heureusement qu’il a toujours un nécessaire au bureau. Il comptait se passer un coup de lime sur les ongles, vite fait. Il en sera quitte pour les couper au préalable. Ça lui prendra un peu plus de temps. Voyons, il est déjà 11h30. En s’y mettant tout de suite, il pourra déjeuner à 12h30. Le timing est parfait.

Mince ! Qu’est-ce qu’il lui arrive ! Il est 14h et ça fait déjà quatre fois qu’il a dû se couper les ongles depuis ce matin. Il n’ose plus sortir de son bureau. Il reste les yeux fixés sur ses doigts. Il lui semble voir ses ongles pousser. C’est pas possible ! Il est en train de devenir dingue ! Que doit-il faire ? Doit-il appeler son médecin ? Pour lui dire quoi ? « Docteur, j’ai les ongles qui poussent. » On va le prendre pour un fou. Il a bien pensé appeler Émile pour qu’il vérifie avec lui mais ça serait encore pire ! Il ne peut pas donner de tels signes de faiblesses au travail. Il faut qu’il trouve la solution. Et vite !

Aaahhh ! Enfin la paix ! Il y est peut-être allé un peu fort mais tant pis. Pour une fois que son boss le laisse travailler dans le calme. Il fallait bien ça pour terminer ce rapport dans les délais. S’il reste bien concentré, il parviendra à le boucler avant 21h. M. Chapier sera déjà parti mais il aura le document sur son bureau demain matin comme prévu.

S’il avait su comme ce serait agréable, il s’en serait servi plus tôt de son pouvoir avec ses collègues. La tête qu’il avait l’autre dans la cantine, à observer ses mains à la dérobée toutes les dix minutes ! Quelle rigolade ! Ça ne va pas durer, ce n’est pas un méchant l’Émile. Tout sera rentré dans l’ordre demain mais il ne devrait pas passer une nuit calme, le père Chapier. Et en plus, il s’en sort bien. Il aurait pu aussi lui faire pousser les cheveux parce que, ça aussi, il peut le faire ! Non mais !

Pouvoir 2

— Je sais pas comment tu fais ! Ton guacamole est toujours excellent !

— Mais non. Il est classique. C’est juste qu’on mange ça en apéro, tout le monde est mort de faim et se ruerait sur n’importe quoi. C’est tout.

— Ah mais pas du tout ! Je t’assure. Tu veux pas nous donner la recette, s’il-te-plaît ?

— Mais je vous l’ai déjà donnée cent mille fois. Il faut des avocats, des piments et puis, tu me connais, je rajoute des trucs que j’ai dans le frigo et voilà.

— Ce n’est pas possible. J’ai essayé et ça ne donne pas le même résultat. Tu as un secret que tu ne veux pas nous dire, hein ?

— Rien du tout. C’est la vérité. Et d’ailleurs ton guacamole de la dernière soirée était excellent.

— Oui, ça m’arrive de le réussir mais, toi, c’est à tous les coups !

— Bof. Il faut trouver des bons avocats. C’est tout.

Eh oui mais il est justement là, le secret. Ce n’est pas facile de trouver des avocats à la maturité parfaite quand on veut faire un guacamole. On en trouve toute l’année dans les magasins mais la qualité de leur chair est souvent douteuse. Ils sont parfois aussi durs que leur noyau. Marion, elle, sait faire mûrir les avocats en quelques secondes. Pas n’importe quels fruits et légumes. Uniquement les avocats. Son guacamole a déjà une petite réputation dans sa famille. Elle n’en a jamais raté un. C’est sa petite fierté.

Pouvoir 3

Crevée ! Encore une journée de boulot éreintante. Rentrée à la nuit tombée (et on n’est pas en hiver…). Juliette a tout juste la force de retirer ses chaussures, de sortir un yaourt du frigo et de s’affaler dans son canapé.

Installée devant la télé, elle regarde défiler les images sans y prêter réellement attention. C’est le film de sa journée qui repasse dans sa tête à la place. Elle se lève pour aller aux toilettes et jeter son pot de yaourt. Elle attrape un magazine au passage et le feuillette en même temps. Mais la musique qui s’échappe de l’écran est décidément trop sucrée et trop forte pour qu’elle parvienne même à lire les titres. Elle jette un œil à la télé et le volume baisse instantanément. Pratique. Pas la peine de chercher la télécommande qui dort sur la table à quelques mètres d’elle. Un vrai pouvoir pour les fainéants !

Perdue dans ses pensées, elle ne fait pas tout de suite attention aux éclats de voix qui lui parviennent maintenant que son appartement est plongé dans le silence. Elle continue à tourner mollement les pages du magazine. Puis, elle commence à froncer les sourcils et elle lève la tête. C’est quoi, ce bruit ? Ça vient de chez le voisin du dessus. Elle entend un brouhaha indistinct mais continu d’où s’élèvent parfois des cris. Ça y est ! Elle a compris ! Cet abruti est en train de regarder un match de foot. Depuis qu’il a découvert les joies du satellite, les soirées double trio ont repris de plus belle : « foot, bière et pizza » de « Momo, Léo et Franco ». Elle a eu la paix un bon moment, le temps que ce débile comprenne qu’il devait s’abonner à des chaînes payantes pour pouvoir encore assister à des matches de foot à une fréquence respectable. Un jour sur trois, pour ce con et sa petite bande de copains qui le rejoint souvent. Le club des lumières ! Ils ne sont pas méchants mais elle ne supporte rien quand elle a passé une journée pénible, et encore moins les beuglements hystériques. Allez hop ! Elle leur coupe le son.

La première fois qu’elle a testé, elle pensait que ça ne marcherait pas sur une télé si éloignée mais ça a fonctionné à merveille. En plus, elle se disait que ça ne les perturberait en rien. Un match de foot, avec ou sans le son, c’est kif-kif bourricot. Mais elle avait tort. Non seulement, ça les a intrigués (et, à son grand émerveillement, ça les intrigue encore à chaque fois) et il s’ensuit une longue période de calme pendant laquelle ils s’interrogent, farfouillent, murmurent leur incompréhension. Ensuite, ils continuent à regarder le match mais dans un silence religieux. Perplexes et perturbés, ils en oublient de s’indigner haut et fort, d’insulter l’arbitre ou de hurler leur satisfaction quand un but est marqué. Son but à elle est atteint, elle obtient la paix.

Forte de sa supériorité, elle a tenté d’aller plus loin : changer la chaîne par exemple ! Mais elle a eu beau se concentrer, fixer le plafond avec intensité, prononcer des incantations magiques, elle n’est parvenue qu’à se donner un bon mal de crâne. Elle a dû se rendre à l’évidence, ça ne marche que sur le son et que sur la télé. Dommage. Elle ne pourra pas couper la sono de la bande d’allumés qui se lance parfois dans des fêtes tonitruantes en pleine nuit. Elle devra se contenter de jouer avec son voisin.

Toc ! Toc !

— Bonsoir Franck, que se passe-t-il ?

— Bonsoir. Dites, je suis embêté. Je voulais savoir si vous n’aviez pas de problèmes avec votre télé. La mienne vient de perdre le son et je voulais vérifier si c’était la même chose dans tout l’immeuble.

— Ah non, ça marche chez moi. Mais on n’est pas chez le même opérateur, non ? Vous devriez appeler leur service technique. Ils vont sûrement vous régler ça.

— Vous avez raison. Je n’y avais pas pensé. Bonne idée ! Je vais les appeler. Bonne soirée !

C’est ça, amuse-toi à appeler leur service technique. C’est toi qui va passer une bonne soirée ! Hi hi hi…

Pouvoir 4

— Tu as goûté le guacamole de Marion ? Excellent, non ?

— Ah non. Fais voir ? Ah oui, excellent, en effet !

— Ça m’épate, ces gens qui savent faire des choses. Chaque fois qu’on fait un apéro, je ramène des chips. J’ai jamais d’autres idées.

— Et alors ? C’est très bon, les chips. J’adore ça. J’en avale des quantités. D’ailleurs, il n’y en a plus. Tu en as encore ?

— Oui. Regarde. Je les sors, j’en avais encore dans mon sac. Tiens. Sers-toi.

— Merci !

— Elles sont bonnes, celles-ci, mais elles sont vachement grasses. Si je fais pas gaffe, je m’essuie sur ma jupe et je m’en mets partout.

— C’est vrai. Elles sont très bonnes.

— Non mais tu trouves pas qu’elles sont particulièrement grasses ? J’en ai plein les mains. Où t’as trouvé des serviettes ?

— Je sais pas. Il doit y en avoir sur la table à côté.

— Tu as des Kleenex ?

— Non. Ah si, je dois en avoir dans mon sac, je crois.

— Non mais comment tu fais ? Tu viens d’avaler la moitié du paquet et tes doigts sont nickel ! Fais voir de plus près ?

— Ben, j’ai dû m’essuyer. C’est tout.

— Je t’ai pas vue faire. C’est dingue, ça ! On dirait que tu viens de te les laver. Tu fais comment ? Même ton verre est tout propre, aucune trace ni sur le pied ni sur le ballon.

— N’importe quoi ! Je me suis rapidement essuyé les mains. C’est tout.

— Ah ouais ? Quand ça ? Tu m’as pas quitté une seule seconde.

— Non mais, c’est quoi ton délire ? Je sais pas, moi. J’ai les mains propres, j’ai les mains propres ! On va pas en faire un fromage, non ? C’est pas comme si je t’avais craché dessus tout de même ?

— Non mais je me pose la question. C’est bizarre tout de même.

— Bon allez, je vais passer aux toilettes et bien me savonner les mains, ça va te calmer. À toute !

Incroyable ! Jamais personne n’y avait fait attention avant. Où vont se nicher les capacités d’observations de cette femme ?! Moi qui commençais à trouver parfois pratique ce don à la con, j’ai failli me faire choper bêtement. Manger de la friture sans garder de gras sur les doigts, ça m’a pas tout de suite fait rigoler quand le génie m’a dit qu’il me faisait ce cadeau. Lui, par contre, il était mort de rire. Je crois bien qu’il était un peu bourré…

Pouvoir 5

Ça me ferait bien plaisir que pour une fois, une seule fois, que quelqu’un d’autre que mes parents se souvienne de la date de mon anniversaire. Pas un seul de mes potes n’y pense si je ne le lui rappelle pas une semaine à l’avance. Pas même mon mari ! J’ai même failli ouvrir un compte sur Facebook rien que pour ça ! Au moins, avec les réseaux sociaux, les vœux fusent pour tout et n’importe quoi… Mais aussi pour n’importe qui. Finalement, que personne ne me fête mon anniversaire ou que l’ami d’un ami d’un ami m’envoie un smiley avec un chapeau pointu et une langue de belle-mère, ça revient au même.

Pourtant, très souvent, plusieurs fois par mois parfois même, je me fends d’un coup de fil, d’un mail, d’un petit cadeau, d’une invitation. Je n’oublie personne. Je pense à toute ma famille et pas seulement mon mari, mes enfants et mes parents. Personne n’est en reste, du dernier de mes petits cousins au plus vieux grand-oncle de mon mari. Et les conjoints, et les enfants… Ça en fait du monde. Et il y a tous les amis, les copains des enfants, les collègues de bureau. On n’imagine pas le nombre de gens qu’on connaît dans une vie.

En réalité, il faut que je fasse un effort pour me limiter. Le jour où j’ai apporté une rose à la boulangère pour son anniversaire, j’ai compris qu’il fallait que je la mette en veilleuse. La pauvre femme m’a regardée d’un air éberlué. Elle se demandait si j’étais totalement siphonnée ou si je la draguais. Elle a balbutié un merci rougeoyant et elle m’a offert ma baguette. Je suis sortie de la boulangerie en courant tellement j’étais mal à l’aise. Depuis, je fais gaffe.

Le matin, quand je me réveille et que les noms des gens dont c’est l’anniversaire défilent dans ma tête, je commence par faire un tri. Si je ne reconnais pas le nom, je ne m’obstine pas à le rechercher comme je le faisais au départ. Si ça ne me dit rien, c’est qu’il s’agit de quelqu’un que j’ai pu ne faire que croiser. Ça peut s’être produit hier comme il y a dix ans. Inutile de m’y attarder. Je note uniquement le nom des proches et je m’y tiens. J’attends qu’il soit onze heures et j’envoie mes vœux. Trop tôt, ça paraît bizarre.

Tout le monde croit que j’ai une mémoire d’éléphant. Tu parles ! Je sais même pas faire mes courses sans une liste. Si le farfelu génie avait bien voulu ajouter des dons d’astrologue à cet étrange capacité, j’aurais peut-être pu espérer faire fortune dans la voyance. Ça aurait été trop beau…

Pouvoir 6

Assise au pied du mur, la tête enfoncée dans ses genoux repliés, Emma essuie ses dernières larmes. Elle vient encore de se disputer avec la bande de chipies qu’elle appelle ses copines.

Ça finit toujours comme ça. Elles jouent tranquillement à trois ou quatre. Puis, d’autres les rejoignent, elles se mettent à constituer des groupes et les deux plus mégères se posent en cheftaines. Elles font la pluie et le beau temps, distribuent les rôles, faisant le bonheur des élues qu’elles invitent à les rejoindre et le malheur des exclues immédiatement reléguées au rang des intouchables. Ces tyrans en herbe détectent instinctivement la moindre faiblesse et s’acharnent sur leurs victimes tant que ces dernières n’ont pas trouvé un protecteur ou un moyen de leur échapper.

Emma n’a ni père ni grand frère. Elle est sage et silencieuse. Elle n’a qu’une seule véritable amie qui ne tient surtout pas à être écartée de la communauté et ne la soutient pas quand on l’attaque, mue par une peur bien légitime de subir le même sort. Emma est donc souvent mise au ban de leurs jeux et finit sa journée au pied de ce mur éloigné, cachée des regards par le feuillage d’un grand arbre.

Quand les larmes de déception ont séché et qu’elle retrouve son calme, elle peut commencer à profiter de sa solitude. Elle se blottit un peu plus contre ses jambes et, le visage ainsi dissimulé, elle sourit. Elle a son secret pour elle toute seule. Elle a le pouvoir de parfumer la neige ! Pas de lui donner des odeurs, non ! C’est bien mieux que ça. Elle lui donne un goût. Ce qu’elle veut. Banane, chocolat, caramel ou carotte même si elle voulait !

Les yeux fermés, elle plonge en rêve sa main dans la douceur ouatée, en ramène quelques flocons dans la paume de sa main et y plonge le bout de sa langue. Hmmmm… Du chocolat… Rien que pour elle. Des tonnes et des tonnes si elle veut. Elle peut aussi en recueillir sur ses doigts qu’elle lèche comme si elle venait de dévorer un énorme gâteau d’anniversaire. Elle imagine alors une grande fête dont elle serait la reine. Elle porterait une robe jaune et rose, avec plein de froufrous partout. Toutes ses copines seraient là et elle leur distribuerait des saladiers de neige à tous les parfums qu’elle saurait créer. Elle inventerait des saveurs délicieuses et elle peindrait la neige de couleurs vives. Elle les éblouirait toutes et elle deviendrait leur préférée.

— S’il-vous-plaît ! S’il-vous-plaît ! Faites qu’il neige demain !

Quelle divinité invoque-t-elle ainsi ? Elle s’adresse à elle en la vouvoyant respectueusement mais elle n’ose pas la nommer. Elle craint de la froisser si elle se trompe. Il faut qu’elle reste humble si elle veut que son vœu soit exaucé.

Emma habite au Botswana. Elle n’a jamais vu la neige mais, un jour, elle sera grande et elle sait que sa prière sera entendue. Elle pourra alors goûter à ses créations !

Pouvoir 7

Aujourd’hui, Justin est content. Il va faire plaisir à sa femme. Elle ne devrait pas tarder à rentrer et il l’attend.

— Salut ! Je suis là !

— Bonsoir chérie ! Ça va ? Bonne journée ?

— Oui. Fatiguée. Contente que la semaine soit terminée.

— Regarde. J’ai une surprise pour toi.

— C’est quoi ?

— Devine ce que j’ai dans ma main.

— Je sais pas. Une bague ?

— Ah. Heu. Non. En fait, non…

— Mais non, t’inquiète pas, je blague ! Qu’est-ce que je ferais d’une bague ? Je sais pas. Montre !

— Voilà !

— Ooohhh ! Tu l’as retrouvée ? Tu es génial !!! Je savais que je pouvais compter sur toi !!! Merci ! Merci ! Merci ! Tu sais ? Je la tiens de ma mère qui la tenait elle-même de sa mère, cette aiguille. Tu peux pas savoir comme j’étais triste de l’avoir perdue.

— Je sais. C’est pour ça que je me suis lancé à sa recherche.

— Non mais, tout de même, t’es vachement fort ! Comment tu as fait pour la retrouver dans tout ce foin ?

— Ca, c’est mon petit secret…

Quand Justin a reçu ce don, il l’a pris très au sérieux. Il pouvait retrouver une aiguille dans une botte de foin. Il ne comprenait pas pourquoi on lui accordait ça à lui, un adolescent qui avait toujours habité en ville et qui n’avait pas de rêves de vie à la campagne. Même ses grands-parents habitaient en banlieue. Alors pourquoi lui ?

Il aurait pu tout simplement oublier mais il n’a pas pu. Il croyait au destin, à l’universalité de l’humanité, aux grands rouages qui nous dépassent. Ce cadeau dont on l’avait gratifié l’a hanté pendant des mois. Il ne pouvait pas simplement s’agir du hasard. Il y avait là un signe. Il a alors pris sa décision : il allait faire en sorte que ça lui soit utile.

Il n’avait que quatorze ans. À la surprise de ses parents, il a émis le souhait de se lancer dans des études en rapport avec l’agronomie. C’était ça qu’il voulait faire. Il est devenu ingénieur agronome et il s’est installé dans une petite ville. Son but était de trouver à terme, une fois que son salaire pourrait le lui permettre, un corps de ferme où il pourrait habiter. Il a bien tenté de se mettre à la couture mais il n’était pas très doué et cette lubie-là a été moins facilement acceptée par ses parents qui craignaient de ne jamais avoir de petits-enfants. En outre, il lui semblait qu’il devait être utile à autrui et non à lui-même. Il s’est donc également mis à la recherche d’une compagne qui voudrait bien vivre à la campagne et qui saurait coudre. L’idéal serait une agricultrice… Ça a pris du temps… Trente-cinq ans pour réunir les conditions idéales. Le travail, la maison, l’épouse. Cerise sur le gâteau, Mireille possédait une aiguille à laquelle elle était très attachée. Il avait de la chance, il avait trouvé la perle rare.

Aujourd’hui, enfin, il sait qu’il n’a pas fait tout ça pour rien ! Il a compris le message divin. Il a trouvé sa voie.

Ah ben, ça alors ! Heureusement que, lui, a compris pourquoi j’ai eu cette idée débile à ce moment-là parce que, moi, j’en sais toujours fichtrement rien ! Les voies des êtres humains sont décidément impénétrables.

Pouvoir 8

La vie d’Anna a changé. Pour le mieux ! Elle passait son temps entre son boulot pépère, son mari et ses deux enfants. Elle était bien assez occupée pour prendre le temps de se demander comment elle allait. Puis, ils ont commencé à sortir de l’adolescence et ils ont eu de moins en moins besoin d’elle. Elle a eu peur de s’ennuyer un peu.

Mais elle a beaucoup de chance ! C’est à ce moment-là qu’un bon génie lui est apparu. Il lui a fait un don. Elle peut faire vibrer les téléphones. Même quand ils sont éteints !

Qu’est-ce qu’elle s’amuse ! Le métro quotidien n’est plus une contrainte, c’est une source inépuisable de joie. Elle ne se lasse pas d’observer les gens sursauter, scruter avec surprise leur petit rectangle qui les a dérangés pour rien. Certains se lancent dans un démontage en bonne et due forme. Ses préférés ! Pendant qu’ils secouent leur boîtier dont ils ont retiré la batterie, bzzzz, un coup de vibreur. Ils sont scotchés ! D’autres se mettent à envoyer des sms à tous leurs contacts car il est impensable que la mystérieuse vibration ne soit pas l’annonce d’un message d’une importance cruciale pour l’humanité ; ils ne peuvent pas, en pleine conscience, ignorer son origine et sa teneur.

Ça vibre sous les fesses, dans les poches des pantalons, des costumes et des chemises, dans les sacs et dans les mains. C’est un festival de frissons ! En réunion. Dans les toilettes. Dans les vestiaires de la piscine. Au restaurant. Les terrains de jeux sont innombrables. Elle ne se refuse aucun plaisir.

Elle a retrouvé un sens à la vie !

Pouvoir 9

Elle pensait qu’elle allait faire fureur. Elle avait enfin trouvé le moyen de se faire des amis. Elle serait entourée, adulée. On l’inviterait partout. Finies les soirées passées seule devant la télé. Elle avait un talent !

À force de ne pas rechercher la compagnie des autres, à force de s’occuper de ses vieux parents, puis de ses jeunes neveux et nièces, elle avait laissé le temps filer. Engloutie par la famille et le travail, elle n’avait pas pris la peine de se forger d’amitiés solides, ni même de simples relations amicales. Et aujourd’hui, allez savoir pourquoi, ça lui manquait. Peut-être parce que ses parents étaient tous les deux partis, à quelques mois d’intervalle. Sur leur lit de mort, ils n’ont pas eu assez de mots l’un pour l’autre. Sa mère était heureuse de retrouver si vite son époux. Ça l’a beaucoup touchée, une telle dévotion…

Le sort ne l’a pas abandonnée ainsi. Il l’a gratifiée d’un don ! Elle est la seule à savoir ouvrir du premier coup et sans l’ombre d’une difficulté les emballages à ouverture facile !

Rien de lui résiste : fromage râpé, bonbons, jambon en tranches, fruits secs, poisson fumé, tomates confites, sardines à l’huile, café, pâtes, riz, carton de lait et que sais-je encore. Rien ne lui explose à la figure. Rien ne lui projette un jet de graisse sur ses vêtements neufs. Elle sait vaincre l’article rebelle à l’inscription comminatoire : « Ouverture facile » ! Tout le monde sait traduire : « Attention ! Ne vous fiez pas à mon apparence inoffensive. Je suis une bombe à retardement ! ». Au lieu de faire comme les autres, de refourguer au plus vite la grenade à l’innocent voisin qui n’a pas pris la peine de lire l’emballage, elle, d’une main experte, elle peut se saisir de la chose et l’ouvrir sans le moindre mal. Elle imagine la consternation générale, l’émoi.

Elle était tellement excitée qu’elle n’a pas fermé l’œil de plusieurs nuits. Elle a dévalisé son supermarché pour tester tout ce qu’elle pouvait. Ça marchait sur tout ! Un pur délice. Quand l’occasion s’est enfin présentée de démontrer ses talents (discrètement et humblement bien sûr), elle a dû prendre un somnifère la veille pour ne pas tomber d’épuisement le lendemain. Le jour J, vêtue de ses plus beaux atours, devant le buffet du pot de départ à la retraite d’un collègue, elle s’est vivement saisie d’un sachet de fromages apéritifs. Elle l’a fièrement (mais sobrement) brandi pour le décapiter savamment lorsque Romain s’est approché d’elle. Romain, le boute-en-train. Romain qui a toujours une blague à raconter et dont tout le monde recherche la compagnie. Romain qui ne déjeune jamais seul à la cantine. Il lui a prétendument posé gentiment la main sur l’épaule et lui a pris le sachet des mains.

— Attends, Jocelyne, t’embête pas. J’ai des ciseaux.

Pouvoir 10

Pas de bol ! Ariane n’a pas de bol, c’est le moins qu’on puisse dire. Surtout en ce moment. Elle ne comprend pas ce qui se passe. Un dieu vengeur a dû décider de passer ses nerfs sur elle. Elle ne voit pas d’autre explication.

Rien que des problèmes en ce moment ! Son mari qui attend sa promotion depuis quatre ans et qui fait tout ce qu’il faut pour être dans les petits papiers de sa hiérarchie vient de se faire griller au poteau par un jeune blanc-bec sorti de nulle part. Il est fou furieux. Le soir, il rentrait épuisé de tant de stratégies à mettre en place pour obtenir ce poste. Aujourd’hui, c’est la rage qui le laisse à plat. Pour elle, ça ne change rien. Elle doit continuer à faire face au quotidien à un puits d’amertume.

Et ce n’est que le début… Sa fille s’est entichée d’un jeune issu des minorités comme on dit. Ce n’est pas que ça la gêne, non, mais bon. Quel avenir cela lui réserve-t-il à cette petite ? C’est vrai qu’il est très gentil, très poli et qu’il a du travail, au moins, lui. Pas comme son ex, Albert, qui vivait au crochet de ses parents sans qu’on puisse discerner un tant soit peu de vivacité quelconque chez ce merlan déjà adipeux à son âge. Mais il avait des ressources et, avec quelqu’un comme lui, au moins, elle aurait été tranquille. Passons. Elle n’y peut rien. À notre époque, on laisse les enfants décider, paraît-il.

Elle, au boulot, elle a déménagé dans de nouveaux locaux. Un nouveau bureau, ça veut dire, concrètement, un trajet allongé de dix minutes. Ça n’a l’air de rien mais dix minutes, soit vingt minutes par jour tout de même, ça met quelques grains de sable dans une organisation bien huilée. Et tout ça, la même année !

Et la guirlande continue. Le rosier n’a encore rien donné cette année. Il reflète l’état général du jardin dont elle n’arrive à rien tirer. Elle a flingué deux robes en les amenant au pressing où, en plus, elle a dû signer une décharge au cas où on lui bousillerait ses fringues. Non seulement, elle se retrouve avec des robes tellement feutrées qu’elles ne sont plus mettables mais en plus, elle a l’impression que c’est elle qui a signé leur mort. Leur fabuleux boulanger du quartier est parti à la retraite. Il a été remplacé par une espèce de pâtissier à la mode qui vend ses gâteaux, certes très bons, au prix de l’or et qui ne sait pas faire le pain. C’est normal, son métier, c’est pâtissier. Ils auront au moins une bonne bûche à Noël mais il faudra peut-être qu’ils empruntent.

Et pour couronner le tout, ne voilà-t-il pas que cette divinité mauvaise lui envoie un sbire pour lui faire cadeau d’un don. Elle peut faire pleuvoir ! Tu parles d’une aubaine ! Elle qui habite à Dunkerque et qui ne rêve que de son mois d’août dans les Landes, le jour où on lui donne un cadeau, c’est la pluie ! Merde ! Elle risque pas de s’en servir de ce pouvoir ridicule. Pas question de gâcher ses vacances à la plage. Non ! Elle compte bien mettre un terme dès cet été à cette série noire. Un bon mois à la plage à se dorer au soleil, à boire des apéros et à se détendre et il n’y paraîtra plus. Les dieux de toute espèce n’ont qu’à bien se tenir.

Mince alors ! Pour une fois que j’étais sérieux et que je voulais leur faire plaisir. Je voyais déjà des cultures dans le désert. Ça m’apprendra. Le prochain, je lui donne le don de faire couler les camemberts.

Épilogue

Pour une fois, je pourrais peut-être me montrer sympa et filer un vrai don, un truc utile, quelque chose qui ferait avancer l’humanité. Ça fait longtemps que je ne me suis pas montré généreux. Je peux pas passer mon temps à rigoler.

— C’est vrai ? Sans déconner ? Je peux faire un vœu ? Et je peux demander ce que je veux ?

— Oui, je t’offre le privilège de choisir un pouvoir. N’importe lequel. Vas-y. Choisis.

— OK, alors je voudrais de l’argent. Beaucoup d’argent. Des millions.

— Ah non. Ca, c’est pas un pouvoir, c’est un cadeau. C’est pas ça que je t’offre.

— Ah bon ? Mais c’est pas plus facile ?

— Peut-être mais c’est pas le deal. Alors ? Tu veux quoi ?

— Attends. Laisse-moi réfléchir.

[…]

— Ça y est. Je sais. Je voudrais avoir le pouvoir de faire apparaître un million tous les matins chez moi. Non, attends, il faut que je réfléchisse plus. Je sais pas si je veux des euros ou des dollars. Attends. Attends. Laisse-moi trouver la bonne formulation.

— Comme tu veux. Prends ton temps. Mais réfléchis bien. C’est un vrai don que je te fais. Une chance comme il ne s’en présentera jamais d’autre dans ta vie. Tu comprends ? Tu n’es pas obligée de te précipiter.

— Non mais t’inquiète, je vais pas traîner. C’est pas très difficile. Je sais bien ce qu’il me manque dans la vie. Un lingot. Combien, ça peut valoir un lingot ? Bon, je sais pas trop mais si j’en ai un par jour, ça devrait aller. Bon allez, disons deux. Voilà, j’ai trouvé : je voudrais faire apparaître deux lingots, non trois, trois lingots d’or tous les matins chez moi. Non, sous mon lit, pour être plus précise, c’est plus sûr. Non, ça y est, j’y suis, dans la boîte en fer que je placerai derrière les livres de la plus haute rangée de la bibliothèque de la chambre. Voilà, c’est bon, je change plus rien.

— C’est bon ? On est parti pour ça ? Rien sur la faim dans le monde, les guerres, les maladies, le réchauffement climatique ? Ce genre de choses ?

— Non, non. C’est bon. J’ai trouvé la bonne formulation. Je change rien.

— Eh bien, c’est accordé. Bonne continuation !

 

Moi aussi je me suis un peu précipité. J’avais oublié que quand on se lance dans un vœu sérieux, il faut prendre son temps pour choisir l’élu… Ça m’apprendra à bâcler mon boulot.

7 commentaires

        1. Bon, alors, normalement, c’est bon. Ca devrait marcher, tu me diras. L’équipe n’est pas toujours au top, elle fait ce qu’elle peut. En outre la notion de « matin » est un peu vague. Il se peut que tu te retrouves debout à 4 heures… Et puis, debout où ? T’as pas précisé… Je te conseille de te coucher avec un petit sac de voyage avec le nécessaire, au cas où…

          1. Hahaha !
            Donc, debout au comptoir de chez Ben, vers 11h00, et, j’oubliais, avec assez de pièces dans la poche pour tenir jusqu’à 18, 19h.

          2. Tu m’as mis un de ces bazars dans l’équipe avec ta demande ! Ils sont pas d’accord sur le lieu, la monnaie, la somme… T’es pas près de l’avoir ton pouvoir… Désolée…

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