Le maïs, ça me gave !

Ulysse a mal au ventre. Ça fait des jours qu’il est patraque, qu’il a mal au cœur tout le temps mais aujourd’hui, c’est le pompon. Ça ne peut plus durer comme ça ; le moment est venu pour lui de faire le point sur sa vie. La décision qu’il va prendre est importante.

Ulysse est un canard mulard. Une belle bête. Les mulards ne sont pas des gringalets. Il vit à Soual, un petit village du Tarn. S’il doit dire la vérité, peser le pour et le contre, il n’a pas à se plaindre. Il est né dans une ferme très proche de celle où il vit aujourd’hui. Tout jeune caneton, dès son triage, il est venu habiter ici, chez un couple de jeunes fermiers très gentils qui ont une petite fille adorable et un vieux chien bonasse. Il a toujours été très bien traité, un peu trop même à son goût, mais il ne peut pas dire ça à ses camarades qui lui reprocheraient son ingratitude. Le problème d’Ulysse, c’est qu’il n’a jamais été vraiment porté sur la nourriture. Il n’a jamais été gourmand. Déjà, dans les premiers jours de son élevage, il ne mangeait pas beaucoup d’herbe. Alors quand, par la suite, ils sont passés au maïs, ce régime lourd à base d’amidon a failli le tuer. Il avait beau en ingurgiter le minimum, il avait la nausée tous les jours. Tout le monde grossissait. Lui, il maigrissait. Et il voyait bien que les fermiers s’inquiétaient, qu’ils venaient le voir souvent. Il aurait aimé leur faire plaisir, s’empiffrer autant que les autres, mais il n’y parvenait pas.

Aujourd’hui, il a bien cru y passer. Le fermier est venu le prendre à part. Il lui a murmuré des paroles qu’il n’a pas comprises parce qu’il se met à parler en patois quand il parle à ses canards ce qui ne favorise pas vraiment la communication. Il lui a caressé le cou plusieurs fois puis, sans crier gare, il lui a enfoncé un tube tout au fond de la gorge. Ulysse voulait se débattre mais il était maintenu fermement. Ça n’a duré que quelques secondes mais la violence a été égale à la surprise. Et sa réaction a également été à la hauteur. Ulysse a instantanément vomi sur les genoux du fermier. On l’a laissé tranquille ensuite une bonne partie de la journée mais on vient de remettre ça et il vient de tout rendre à nouveau. Ulysse est dans tous ses états.

Bien évidemment, aucun de ses camarades ne l’épaule dans cette épreuve. Ils se comportent comme s’il ne s’était rien passé. Ils digèrent mollement et l’écoutent se plaindre avec ennui. Lassés, ils lui demandent enfin d’arrêter ses chichis. Il faut toujours qu’il fasse son intéressant, s’indignent-ils. On le nourrit tous les jours et beaucoup en plus, et du bon maïs, et lui, il râle. Mais Ulysse ne voit pas les choses de cette façon. Pour lui, ses congénères sont des goinfres qui engloutissent tout ce qui se présente devant leurs yeux, qui avalent sans même savoir ce que c’est.

— Vous êtes dingues ! Vous pensez qu’à bouffer ! leur lance-t-il excédé, sans trop ouvrir le bec pour ne pas expulser une nouvelle gerbe de maïs.

— C’est pas vrai ! On se promène aussi. Et on dort.

— Vous êtes une bande de gros lards ! Vous arrivez même pas à marcher correctement. Vous vous traînez.

— On n’est pas gros, on est grands. On a juste un peu d’embonpoint. Les canards mulards sont de grands canards. Tout le monde sait ça. C’est normal qu’on se déplace lentement. On ne se traîne pas, on est majestueux. Ulysse, tu parles d’un nom de fanfaron ! Tu te prends pour un migrateur ?

— Et toi Maurice, pour un danseur ?

— Oui, on se dandine. Et alors ? On vit une vie de canard. Tu nous embêtes à la fin. Tu veux quoi de plus ? Tu te prends pour qui ?

Il n’a rien à répondre à ça. Il préfère les ignorer. Puisque ce régime leur convient et qu’il ne s’est jamais fait d’ami ici, il n’aura à prévenir personne de son départ. Car cet échange l’a décidé. Il va partir. Il ne supporte plus cet excès de nourriture. En plus, il n’aime pas le maïs. Ça lui donne des gaz. Du maïs, toujours du maïs… Entier, broyé, en semoule, en bouillie. Il n’en peut plus de ce maïs. Quand le fermier lui a enfoncé l’embuc tout au fond de la gorge, il pensait qu’il cauchemardait. Ulysse le trouvait plutôt sympa. Il leur parlait toujours gentiment. Il ne leur criait jamais dessus. Son chien non plus d’ailleurs. C’est vrai qu’ils sont bien traités même si la communication n’est pas au top. Chaque fois qu’il a demandé qu’on lui explique ce qu’il faisait ici et pourquoi il n’avait jamais le droit d’entrer dans la maison, ni le fermier ni la fermière ne lui répondait. Soit ils faisaient la sourde oreille, soit ils ne le comprenaient pas.

Non, il ne peut pas rester ici. Ce gavage est une torture. Il va s’échapper. Qu’est-ce qu’il risque finalement ? L’abattoir ? Ça viendra tôt ou tard. Il n’est pas aussi bête que ses copains qui croient qu’on les engraisse pour leur faire plaisir. Ils n’ont jamais eu la curiosité de demander au chien… Parce que si ses maîtres ne répondent pas, lui le fait. Et il en connaît un rayon sur l’élevage des canards. Aujourd’hui, Ulysse sait. Les êtres humains s’occupent d’eux, les nourrissent, les protègent et les soignent mais ils ne le font qu’en échange de leur vie. Et surtout de leur foie. C’est de bonne guerre. Il ne leur en veut pas. Les autres imbéciles trouvent absolument normal qu’il n’y ait que des mâles dans la ferme. Et ils croient que les femelles, qu’on a laissé sur place quand on les a triés, vivent dans une basse-cour, avec une jolie mare et un abri propret rempli de paille.

Ulysse s’évade facilement. Ils ne sont pas très bien surveillés car il est inutile d’installer un système de sécurité hi-tech pour une bande de canards bedonnants qui marchent aussi vite que des limaces. Malgré l’affection qu’il porte à la petite fille du fermier qui était la seule à venir le caresser sans lui donner quoi que ce soit à manger, il s’en va. La vie ne peut pas se limiter au maïs, c’est trop absurde. Il court à travers champs aussi vite que son poids et sa nausée le lui permettent.

Quelques journées de jeûne lui font du bien. Il dort beaucoup. Il se requinque. Un soir, il arrive dans un parc très vaste et très bien tenu. On dirait un immense jardin. Une route goudronnée mène à une grande bâtisse. Un bassin entouré de joncs l’invite à se délasser les pattes. En son centre, sur une petite île, est situé un abri en bois. Il entend des aboiements au loin. Par prudence, il décide d’aller inspecter cet abri de plus près, même si l’étendue d’eau semble un peu trop vaste pour son corps fatigué. Il espère qu’il aura assez de force pour l’atteindre. L’eau qui file sous ses palmes lui fait du bien. Il atteint le morceau de terre sans encombre. C’est une véritable aubaine ! Il trouve dans l’abri une couche de paille relativement fraîche. L’endroit est désert. Ici, il va pouvoir de reposer sans crainte. Épuisé, il s’endort aussitôt.

Au matin, il est réveillé par des voix humaines. Il sort prudemment le cou de la maisonnette et voit s’approcher une barque de son îlot. C’est une famille qui vient vers lui. Un mâle et une femelle, accompagnés d’une enfant, qui semble avoir l’âge de la fille des fermiers, et d’un nourrisson. Ils accostent. Ulysse se cache au fond de l’abri et les observe. Ils ne sont pas armés. Ils ont l’air inoffensifs. Au moment où la mère passe le bébé au père pour pouvoir sauter à terre, le bébé se met à pleurer. Que fait aussitôt la mère ? Elle lui donne le sein. Ulysse est outré. Décidément, tous les animaux ne pensent qu’à manger ! Il ne peut retenir sa colère et sort de sa cachette en se dandinant, caquetant son mécontentement à tue-tête. Pour qui prennent-ils leur bébé ? Pour un estomac sur pattes ? Croient-ils que le petit être n’a qu’un besoin dans sa vie ? Manger ! Manger ! Manger ! Sont-ils aussi idiots que des canards pour n’avoir que ça en tête ?

— Oh maman ! Regarde comme il est rigolo ce canard !

— Coin-coin. Coin-coin.

— Ne t’approche pas trop, Angèle. Les canards peuvent être agressifs.

— Coin-coin. Mais vous ne comprenez donc rien vous non plus ? J’essaie de communiquer. Agressif ! Agressif ! Pas autant que vous !

— Il a l’air tout gentil. Viens. Viens que je te caresse.

Angèle s’accroupit et tend le bras vers Ulysse qui s’approche de la petite fille. Les enfants sont souvent plus éveillés que leurs parents. Il parviendra peut-être à lui faire entendre raison. Il la laisse le caresser et s’arrête de cancaner. Il va jusqu’à poser sa tête sur ses genoux, se livrant à une vraie entreprise de séduction.

— Papa ! Maman ! Vous avez vu ? Vous avez vu ? Il est trop beau. On le garde à la maison avec la poule et les lapins ? S’il vous plaît ! S’il vous plaît ! Dites oui.

Le père et la mère échangent un regard teinté de lassitude.

— Allez ! S’il vous plaît. Ce sera mon cadeau de Noël. Je voudrai rien d’autre, je vous promets !

— Rien d’autre que les trois chats, les deux chiens, le cheval, les deux ânes, les trois chèvres, la poule, les lapins… soupire sa mère qui sait que la bataille est perdue d’avance.

En effet, c’est gagné pour Angèle, ils le gardent.

— Ça mange quoi un canard ?

— On va regarder sur internet ensemble mais ensuite, c’est toi qui va t’en occuper ! On est bien d’accord ?

— Mais oui, vous savez bien. Comme avec les autres !

Effectivement, ses parents n’ont rien à redire. Angèle s’occupe de tous les animaux qu’elle a réclamés. En plus, ils ont la place pour loger tout le monde. Alors pourquoi ne pas la laisser faire ?

Comme Ulysse est le dernier venu, Angèle lui porte une attention toute particulière. Elle s’est renseignée sur internet. Elle a reconnu à la description et aux photos que c’était un mulard mais il ne semble pas aussi gros qu’il devrait l’être. Elle s’interroge ainsi dans la basse-cour en caressant Ulysse qui se laisse faire. Il est très affectueux et ne la lâche pas d’une semelle. Son père vient la trouver.

— Tu es encore fourrée ici ? Tu ne trouves pas que tu devrais le laisser vivre, ton canard ?

— C’est lui qui est toujours après moi ! Je lui ai trouvé un joli nom. Je l’ai appelé Ulysse. J’ai trouvé que ça lui allait bien.

Ulysse se rengorge. Angèle a su reconnaître son prénom. Quel instinct pour un être humain ! Il s’en croirait presque télépathe. Il en dandine de satisfaction.

— Tu as raison. Ça lui va pas mal. Il a fière allure, ton héros !

— Ne te moque pas de lui, s’il te plaît. Il est un peu susceptible. Et il est fragile aussi. Je m’inquiète un peu. Tu sais, c’est bizarre, ils disent qu’un canard mange deux fois plus qu’une poule mais Ulysse ne mange rien. Il touche jamais au maïs.

— Il est pas fou ton canard, il a peur qu’on le mange !

— Arrête de dire des trucs pareils devant lui, tu vas lui faire peur. C’est même pas vrai qu’on va le manger.

— Lui peut-être pas mais ses copains, c’est autre chose… Et en parlant de canard, tu ferais bien de rentrer tous tes bestiaux dès maintenant. C’est cet après-midi qu’on organise le marché de Noël pour le village.

— Oh ! Est-ce que je peux les accueillir avec Ulysse ? Il est gentil et il aime bien la compagnie. Ça va lui plaire tout ce monde.

— Si tu veux mais surveille-le. Il ne faudrait pas que ça le stresse. Il n’a pas l’habitude de voir tant de monde à la fois.

Angèle lui noue un joli nœud papillon rouge autour du cou pour l’occasion. Il a l’air fin… Mais il se laisse faire volontiers. Quoi qu’en disent les autres canards, ce n’est pas un ingrat, Ulysse. C’est à Angèle qu’il doit son sauvetage et sa protection. Elle peut bien le décorer si ça l’amuse.

Ce marché de Noël dans le parc a été institué dans la famille depuis quelques années avec l’accord du maire. Artisans et éleveurs du coin y participent ainsi que quiconque souhaite vendre des bricoles qu’il fabrique ou qu’il cuisine. Le vin chaud est offert par la famille. Parfois, la fanfare locale vient faire un passage s’il n’y a pas un marché plus grand dans les environs. Ulysse suit Angèle à la trace parmi les divers stands lorsqu’un nouvel arrivant attire son attention. C’est le fermier de Soual qui vient vendre son foie gras. Il arrive dans sa camionnette et se gare. Il décharge ses caisses et laisse sa femme sur place. Lui va se rendre au marché au gras de Mazamet.

Ulysse a abandonné son Angèle et ne les lâche pas du regard. Lorsqu’il voit la fermière s’approcher des stands pour installer le sien, il file se planquer. Pas dans la basse-cour, Angèle le trouverait rapidement. Il lui faut un abri plus sûr. Il fonce alors dans la maison et se cache sous un buffet. Bien malin qui viendra le chercher ici. Il ne bouge plus, osant à peine respirer. Il entend bien Angèle qui l’appelle mais tant pis, il ressortira quand tout le monde sera parti. Elle pensera qu’il a eu peur de la foule. Elle comprendra.

Mais Ulysse n’est pas au bout de ses peines. Tous les visiteurs sont partis et les premiers vendeurs commencent à remballer et à rentrer chez eux lorsque la fermière entre dans la maison, invitée par les parents d’Angèle. Il écoute sans remuer d’une plume. Il ne peut pas sortir de sa cachette sans se faire prendre. Car elle vient le chercher, c’est sûr. Mais comment sait-elle qu’il est ici ? Qui l’a dénoncé ?

Personne ne prononce son nom. La fermière vient simplement leur vendre son foie gras qui est réputé être le meilleur de la région. La famille l’achète toujours chez elle. Les compliments s’échangent, les remerciements, les politesses. Pendant ce temps, Ulysse, tapi sous le buffet, est soufflé. Mais alors ? C’est ses copains qu’ils vont manger à Noël ?

La fermière est entrée les bras chargés. Elle leur apporte du foie gras cru entier pour qu’ils le préparent eux-mêmes. (Ulysse retient un haut-le-cœur.) Et puis du mi cuit et du en bloc ! Du foie gras sous toutes ses formes. Et ils en achètent… Pour eux, pour la famille, pour les parents, pour les beaux-parents. C’est la valse des bocaux. Et pour les remercier de leur commande, elle leur offre des beaux magrets. Et allons-y ! C’en est trop. Ulysse vomit par terre.

Dans le brouhaha, personne ne s’en aperçoit. Il ne ressort de sa cachette que lorsque la voie est libre. Il s’enfuit à toute vitesse vers son abri. Il se blottit dans le coin le plus reculé est ne cancane plus. Il boude. Les jours qui suivent, durant toute la période de Noël, il refuse de sortir de son abri. Il ne boit rien. Il ne mange rien. La poule en profite pour manger toute sa nourriture en se moquant de lui. Il s’en fiche. Angèle cherche à l’amadouer. Il l’ignore.

Les fêtes sont terminées et Ulysse commence à s’ennuyer un peu. Angèle est venue le voir tous les jours mais il a refusé de sortir. La colère et l’indignation sont tombées mais il a eu une belle frousse. Il commence à peine à se calmer. C’est pas des façons tout de même de mettre des bocaux de foie gras sous le bec d’un canard fugitif. Ils n’ont donc pas de compassion ?

Angèle est là. Elle tente encore une fois.

— Allez, Ulysse arrête de bouder. J’en ai pas mangé moi du foie gras. Je te le jure. Si tu sors, je te promets que j’en mangerai jamais plus, même pas un morceau de canard. Je te le jure !

Enfin quelqu’un qui le comprend ! Pourquoi elle ne lui a pas dit ça plus tôt ? Lentement, Ulysse se lève et sort la tête de l’abri. Sans caqueter, il vient la poser doucement sur les genoux d’Angèle pour se laisser caresser.

— Je savais bien, moi, que tu comprenais tout. T’en fais pas, va. Tant que je suis là, personne te fera de mal.

13 commentaires

  1. Quelle belle histoire!! Ulysse va enfin pouvoir se détendre!!
    Mon ami Candide, à qui j’ai lu cette histoire, l’a beaucoup apprécié.
    Elle lui parlait particulièrement.
    Merci Klode!!

    1. Il te plaît, Ulysse ? C’est vrai qu’il est sympa et pas couillon, ce canard ! Ce petit conte (avec les 2 autres de la même rubrique sur ce blog) s’inscrit dans un recueil de nouvelles qui a pour thème Noël et qui s’appelle « Douces traditions ». J’ai tenté de la faire éditer… 😉

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