Mon cerveau n’est pas grippé

Que s’est-il donc passé ? Une méchante grippe touchait la Chine depuis des semaines. On en parlait comme d’une épidémie classique. Les scientifiques et les médecins lançaient des chiffres. On observait ; on discutait. La grippe semblait sévère et très contagieuse mais confinée à la Chine puisqu’en cette année 2020, les échanges internationaux sont rares, et qu’une maladie qui touche un pays ne peut bien évidemment pas s’exporter. Et puis, tiens ! elle sort de Chine, la coquine ! Ça alors ! Ce n’est pas grave, ça ne reste qu’une grippe, ne vous inquiétez pas, tous les experts et les gouvernants veillent. Hum, ce n’est jamais rassurant, n’est-ce pas, des gouvernants qui veillent ?… D’autant plus que, finalement, la grippe saute en Italie. C’est pas un pays limitrophe, l’Italie ? Ah oui mais c’est pas grave, nos frontières nous protègent ; les virus, tout comme les nuages radioactifs n’osent pas les franchir sans autorisation. Ouf !

Eh puis, soudain, à la fin du mois de février, notre gouvernement prend des mesures : il annule le salon de livre ! On ne touche pas aux matches de foot parce que les spectateurs sont peu nombreux et qu’ils veillent toujours à respecter une distance d’un mètre entre eux. Pas de souci de ce côté-là. Alors que des gens qui lisent, ça n’écoute jamais ce qu’on leur dit, ça ferait même parfois le contraire et ça énerve. Dans les transports en commun, c’est comme dans les stades, on sait se comporter : on ne touche pas aux barres du métro, on ne tousse pas, on attend la prochaine rame quand la première est bondée, on ne s’entasse pas dans les bus. Parfait, pas la peine de les embêter. On laisse faire.

Devant des mesures aussi farfelues, c’est rigolarde que je pars loin de ce pays de dingues, le 7 mars. Cette grippe, si elle était vraiment grave, on ferait quelque chose. Retour à la réalité le 14 mars. Les frontières des pays ferment, on fait la gueule aux Français qui sont potentiellement porteurs du virus puisque leur gouvernement a fermé les écoles et que des chiffres inquiétants tombent. Si on s’y intéresse, on peut connaître heure par heure le nombre de morts du COVID-19 par pays, c’est génial, internet ! Apparemment, ça grimpe en France. On s’affole. « Faites gaffe, si vous avez la fièvre, on va vous mettre en quarantaine et vous ne pourrez pas rentrer chez vous ! » Et alors ? Je suis censée faire quoi ? Avoir peur d’avoir de la fièvre ? Me concentrer très fort pour la faire baisser si jamais j’en ai ? On me sermonne parce que je ne prends pas la chose au sérieux. Il n’en est rien. Quand on me dit de faire attention à ne pas avoir la fièvre, je pose des questions qui me semblent légitimes. En temps normal, je n’ai jamais envie d’avoir de la fièvre et, lorsque j’en ai, j’espère qu’elle va baisser ; je ne m’angoisse pas pour tenter de la cacher aux autres.

D’ailleurs, on contrôle notre température à chaque passage de frontière, à chaque entrée dans un avion, à chaque sortie d’un avion mais pas à l’arrivée à Roissy où, à la descente de l’avion, un contrôle de police nous attend. On nous demande nos papiers dès qu’on a posé le pied hors de l’avion et une seconde fois, classiquement, au guichet du contrôle des frontières. Nous voici rassurés, si virus il y a, sans visa, il ne passera pas. Heureusement qu’ici, on prend les mesures adéquates !

Je rentre donc à Paris le 15 mars. Entre temps, j’ai appris que le gouvernement a décidé, la veille au soir, de la fermeture immédiate des bars, restaurants et autres lieux de rencontre. Du jour au lendemain… Pourquoi tant de précipitation ? Pourquoi ne pas laisser le temps aux gens de se retourner ? C’est si grave ? Certainement pas, sinon, on n’aurait pas maintenu les élections tout de même. Toujours aussi farfelues, ces mesures. Rien n’a changé…

Mais il paraît que notre président va parler le 16 au soir et tout le monde s’attend à un confinement de plusieurs semaines. Un confinement… C’est moi ou le mot n’est pas vraiment familier ? Tout le monde le prononce comme si c’était le cas. Ça fait peut-être des jours qu’il circule en France. Le confinement, c’est la prison, non ?

Depuis, tout s’est accéléré. Je n’écoute que la radio et on y martèle en continu « Restez chez vous ! » Je n’imagine même pas ce qui doit se raconter à la télé ou sur le net. Je reçois des blagues vraiment marrantes. Cette inventivité débridée me ravit. C’est peut-être la seule chose en ce moment qui me fasse vraiment rire. Le règne de la pensée unique n’a jamais été aussi ancré et c’est terriblement attristant. On ne s’interroge pas face à la légitimité de ce confinement, on se demande comment le vivre au mieux…

L’affolement s’est répandu comme une flambée de poudre. Peu à peu, le nombre d’Etats qui confinent leur population grossit. Pourquoi ? J’ai l’impression que les gouvernements raisonnent comme ça : « Je ne sais pas ce que je fais, je ne comprends rien à la situation mais si je ne fais pas comme les autres, on va me le reprocher. Quitte à faire n’importe quoi, autant qu’on fasse tous pareil ! Et aux prochaines élections, ils voteront peut-être encore pour moi ? » Pour nous faire comprendre la situation, on nous livre des chiffres. Mais les chiffres ne sont pas plus fiables que les mots. Il n’est même pas la peine de les fabriquer. On peut utiliser des chiffres réels, il suffit de choisir ceux qu’on veut partager et de les asséner avec le ton qui convient. Personnellement, je n’ai pas en tête le nombre de morts de la grippe par an et par pays, ni celui du SIDA, si celui du choléra, ni celui des morts dus à l’alcool ou au tabac ou celui des accidents de la route.

Si les chiffres ne suffisent pas pour nous convaincre d’avoir peur, il faut qu’on sache que ce sont des scientifiques qui ont décidé, des experts et ça, ça doit bien nous en boucher un coin ! Je ne comprends toujours pas et mon coin n’est toujours pas bouché. A-t-on attendu la mi-mars pour demander leur avis aux scientifiques ou ne les écoutons-nous que depuis la mi-mars ? Se sont-ils soudain réveillés de leur torpeur ou a-t-on changé le panel d’experts consultés parce que l’avis des premiers ne convenait pas ? Et pourquoi doit-on crier au génie quand le monde politique demande leur avis aux spécialistes de la santé ? À qui d’autre peut-il demander leur avis face à une maladie ? À des experts en plomberie ?

Alors pour qu’on se sente vraiment responsable, on nous parle de guerre. Ça, ça doit faire réagir, bon sang de bon sang. Une bonne guerre, c’est bien de ça dont on a besoin pour faire réagir, non ? Une bonne guerre, ça rend un confinement légitime, un confinement qui nous ennuie et qui nous gêne mais qu’on se résigne à accepter parce qu’il faut bien se serrer les coudes face au virus… Et aussi, surtout, parce qu’on vit dans les conditions nécessaires pour le supporter sans trop en pâtir. Qui a un jardin, qui a une salle dédiée à l’activité physique, qui a du bricolage en retard, qui voulait se mettre au yoga… Qui en profite pour se poser et renouer avec « les choses importantes de la vie ! », vous savez, toutes ces choses dont on rit au quotidien : les gens qui nous entourent et qu’on aime, le temps de vivre et de se parler, s’oublier et contempler, penser à la mort, au sens de la vie… Étrangement, on ne parle plus d’argent, de performance, de compétition. On vit dans la bienveillance et la solidarité. Même les grandes entreprises en oublient leurs chiffres ! Ce qui compte pour elles, c’est la santé de leur collaborateur et de leur famille ! Que c’est beau !

Bon, bien sûr, on envisage vaguement qu’un tel confinement puisse générer des problèmes psychologiques. On n’est pas des bêtes. Bien sûr, il y en a toujours qui ont du mal à s’adapter, les faibles, les pauvres… Tiens, en parlant de pauvres, ça fait quoi de vivre les uns sur les autres sans pouvoir sortir ? Comment résonnent les mots « restez chez vous » quand on vit dans l’insalubrité ? Ça fait quoi de pas savoir comment remplir son attestation quand on doit aller à la laverie ? Ca fait quoi de se farcir les gamins quand on ne peut pas les faire sortir dans le jardin ? Et pas que les pauvres… « Ne vous inquiétez pas, si vous avez des soucis d’argent, l’Etat sera compréhensif, vous aurez des délais pour payer vos cotisations » Ouf ! Voici tous les indépendants rassurés ! Ils peuvent se replonger sereinement dans la recherche du temps perdu. Pareil pour les femmes battues (attention, il faut que j’écrive « personnes battues » parce qu’il y a aussi des hommes…) qui vont passer des semaines avec leur bourreau. Youp la boum ! « Venez les enfants, papa est fatigué, il faut le détendre ! » J’exagère… Ce sont des situations exceptionnelles. C’est comme les prisonniers ou les SDF, c’est pas des situations normales, ça… La famille française moyenne est composée d’un papa, d’une maman et de deux enfants, et elle vit dans un espace assez vaste et connecté pour pouvoir vivre le confinement sans grands dommages. Et si ce n’est pas le cas, c’est qu’ils n’ont pas assez bien travaillé à l’école et qu’ils n’ont qu’à s’en prendre à eux. Mince alors ! On ne va tout de même pas prendre tout le monde par la main ! C’est la guerre, oui ou non ?

Ah et j’oubliais ! Attendez, il est 20 heures, j’ai un petit truc à faire…

Me voici de retour. Comme on aime par dessus tout ceux qui travaillent à l’hôpital ! Qu’ils sont beaux et forts ! En ces temps agités de crise sanitaire, ils continuent à travailler ! Comment est-ce possible ? Pourquoi n’ont-ils pas simplement refusé de soigner les malades contagieux ?

Je ne comprends pas. Je ne comprends pas pourquoi on admire leur travail aujourd’hui particulièrement. Face à une crise sanitaire, vers qui peut-on se tourner si on ne peut pas se tourner vers eux ? En outre, voici des années qu’on travaille à rendre l’hôpital rentable. Va-t-on poursuivre cette saine politique ? Est-il rentable de soigner tous les malades du COVID ? Non, bien évidemment, il ne s’agit plus de ça, l’heure est à l’action et aux applaudissements…

Je ne suis pas contre le personnel hospitalier parce que j’écris ces lignes. Pas plus que je ne suis une terroriste parce que je me pose des questions face au traitement de cette crise. C’est pourtant ce que j’ai l’impression d’être quand je vais faire mes courses. Est-ce que je suis paranoïaque ou est-ce qu’on me regarde avec la crainte que je ne m’approche ? Et si je touchais le bras de quelqu’un dans la rue, est-ce que je risquerais de me faire abattre ? Et demain, est-ce que je risque la dénonciation parce que je suis sortie deux fois dans la journée ou que je me suis éloignée de 600 mètres de chez moi ?

À Sanary-sur-Mer, dans le Var, un arrêté du 27 mars stipule que les habitants ne peuvent s’éloigner à plus de 10 mètres de leur domicile pour se promener. Le maire trouvait sans doute le gouvernement un peu mou du genou. D’autres mairies (nombreuses) décrètent le couvre-feu. Pourquoi ? Le virus frappe-t-il la nuit plus spécifiquement ? Non, c’est parce que c’est la guerre et que ces mesures montrent que les mairies responsables réagissent. J’espère que nous n’oublierons pas. Quand la crise sera jugulée, quand de nouveaux chiffres et de nouvelles listes seront édités, j’espère que nous aurons la carte des mairies qui se sont lâchées dans la privation des libertés.

Aujourd’hui, le plan Vigipirate est en vigueur en France au niveau d’alerte « Sécurité renforcée – Risque attentat ». Le plan confinement, niveau « crise sanitaire » va-t-il perdurer ? Qui peut le dire ?

Qu’on se rassure. Je ne sors pas de chez moi et je ne postillonne sur personne. Je remplis mon attestation à l’encre indélébile quand je sors parce que si jamais je devais payer 135 euros parce que j’ai rempli la date au crayon, je crois que la rage me ferait perdre l’esprit. Je paie mes impôts sur le revenu, je crois à la vertu de participer à l’effort commun pour construire une société mais payer une amende pour renflouer les caisses d’un Etat qui navigue à vue, ça me ferait profondément ch… !

2 commentaires

    1. Autant être dirigés par des chats ! On croulerait peut-être sous les sacs de croquettes quand on aurait besoin de masques mais au moins, on accepterait mieux l’absurdité ! 😉

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