Lettre à M. le président

Marseille, le 3 avril 2020

Cher M. le président,

Je vous écris une lettre car il me semble que c’est le bon moment et que vous êtes la seule personne à qui je puisse m’adresser. J’ai 91 ans. J’habite seule dans mon appartement, au quatrième étage, sans ascenseur. Je n’ai pas l’internet, le téléphone portable, l’imprimante et toutes ces technologies qu’il faut aujourd’hui pour les attestations. Mais j’ai la télé et la radio. Je me tiens quand même au courant. Je ne me suis pas mise à toutes ces nouveautés parce que cela me semble cher pour ce que cela vaut. Je me doute bien que si tout le monde les utilise, c’est que cela ne doit pas être bien compliqué, mais je vous avoue que j’ai la flemme de m’y intéresser.

Tout cela pour vous dire que je sais qu’il faut une attestation pour sortir mais que je n’ai pas trop envie de m’embêter à passer mes journées à en écrire même si je n’ai pas grand-chose d’autre à faire. J’ai passé l’âge des punitions écrites. J’en ai donc remplie une pour sortir à la poste pour acheter un timbre et vous envoyer cette lettre. Pour le reste, j’ai des voisins très gentils qui se sont portés volontaires dès le début pour me faire les courses, comme ça, je n’ai pas besoin de sortir.

Vous savez, je peux très bien sortir. Je me déplace bien. Je monte et je descends mes quatre étages au moins une fois par jour en général. Je pourrais continuer à le faire mais je dois vous avouer que votre annonce et tout ce qu’on voit à la télé font un peu peur. Pour être tout à fait honnête et pour employer une expression que vous ne comprendrez sans doute pas mais c’est ce qu’il me vient de mieux à l’esprit, aujourd’hui quand j’envisage de mettre le nez dehors, il me vient le bati bati. J’ai le rythme cardiaque qui s’accélère, vous voyez ? Les premiers jours, j’ai continué à monter et descendre les escaliers, sans sortir, je vous l’assure, mais j’ai croisé des voisins qui m’ont dit que ce n’était pas prudent. Ils m’ont dit qu’il fallait que je reste chez moi pour éviter d’attraper le virus ou de le donner. Cela m’a fait quelque chose. C’est vrai que je ne voudrais pas qu’ils tombent malade à cause de moi. Alors, maintenant, je reste bien sagement chez moi. D’ailleurs, s’ils me font les courses, aucun d’eux ne m’a proposé de m’imprimer une attestation. Cela les rassure de me savoir chez moi.

Je leur fais une liste de courses que je leur passe sous la porte. Quand ils me les apportent, ils frappent à la porte et ils les laissent devant. J’attends qu’ils soient partis et je leur crie un merci. On est prudent, ne vous inquiétez pas. Je ne manque de rien. C’est tout de même un peu embêtant de ne pas pouvoir faire ses courses soi-même. Je n’ai pas l’habitude qu’on s’occupe de moi comme ça. Par exemple, quand ils me prennent des compotes pour me faire plaisir, alors que je ne les ai pas notées sur la liste, je n’ose pas leur dire que je n’aime pas ça. Je les ai même remerciés pour leur attention la première fois. Je suis polie. J’ai été éduquée comme ça. Je n’allais pas non plus me plaindre. Ils sont tellement serviables. Depuis, je stocke les compotes que je vais bien devoir finir par manger parce que je ne sais pas à qui les donner. Je ne vois pas grand monde en temps normal, alors imaginez aujourd’hui. Tant pis, je les mangerai. Je n’aime pas jeter.

J’ai de la chance. Je suis en pleine forme pour mon âge. Je n’ai pas besoin qu’on vienne me prodiguer des soins et je ne prends pas de médicaments. Tant mieux. Cela m’aurait tracassée de risquer de passer ce virus à une jeune infirmière. Je n’ai besoin de voir personne et c’est mieux comme ça.

J’ai juste une chose à vous demander, M. le président. Vous comprenez, je n’ai pas de famille et mes amis ont le même âge que moi, on ne se déplace plus guère. Depuis quelques jours, je ne me sens pas très bien. C’est le ventre. Je ne sais pas ce qui déraille mais parfois, il me fait vraiment très mal. J’ai comme des spasmes qui me clouent au lit plusieurs heures. J’ai bien écrit les numéros d’urgence sur un papier mais ils ont d’autres chats à fouetter en ce moment qu’à s’occuper d’une vieille qui n’a peut-être que des gaz. Alors, tant que je peux tenir, je ne dis rien à personne. On verra. Je me fais des infusions d’anis et je me bois de la Quintonine en apéritif. Vous connaissez ? C’est un élixir qui soigne tout. Cela redonne un peu de vigueur quand on se sent mollasson.

Donc, ce que je voulais vous demander, c’est de faire attention à ce que quelqu’un me sorte si jamais j’en venais à décéder chez moi. Je ne sais pas quel autre mot employer. « Mourir » me fait peur mais « décéder » me semble un peu trop administratif. Peut-être que j’exagère, peut-être que je n’ai rien du tout mais on n’est jamais trop prudent. Ce que je vous propose, c’est de vous envoyer un courrier dans un mois. Si vous n’avez pas de nouvelles de moi d’ici là, pourriez-vous faire venir les pompiers pour qu’ils vérifient que tout va bien ? Je vous laisse également le numéro de téléphone de deux voisins parce que ce n’est peut-être pas la peine de déranger les pompiers non plus. Je vous laisse décider. Je ne ferme plus ma porte à clé. Ce sera plus facile.

Voilà, c’est dit. J’ai aussi un petit quelque chose pour vous, M. le président. Je glisse dans ce courrier un billet de 50 euros. Pour le moment, je ne peux pas faire beaucoup mieux parce qu’il faut qu’il m’en reste pour mes courses. Et puis, je n’arrive pas à mettre la main sur ce satané chéquier. J’ai bien une carte bleue mais je n’en suis pas encore au point de donner mon code à mes voisins. Je le ferai quand cela sera devenu nécessaire. J’ai aussi retrouvé trois billets de 100 francs que je vous envoie également. Je sais qu’on n’a pas le droit d’envoyer de l’argent dans un courrier mais aux grands maux les grands remèdes. Je sais aussi que le franc n’a plus cours. Je ne perds pas la tête. Mais j’ai retrouvé ces billets que j’avais conservés pour une raison que j’ai oubliée et je me dis que vous, vous aurez la possibilité de les convertir en euros. Je voudrais que vous utilisiez cet argent pour acheter des masques parce que j’entends à la télé qu’on en manque. Je vous proposerais bien d’en coudre mais il faudrait que je sois équipée et cela fait bien longtemps que je me suis débarrassée de ma machine à coudre. Je n’y vois plus si clair, vous comprenez ? Toutefois, si vous voulez utiliser cet argent à d’autres fins utiles, faites comme vous voulez, je m’en remets à votre jugement.

M. le président, j’espère que vous êtes en bonne santé. Je terminerai par la nouvelle formule qui m’évite de me souvenir d’un « je vous prie d’agréer… » trop alambiqué :

Prenez soin de vous et des vôtres

Mauricette J.

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